Tribune – Jean-Claude Darnal | Qu’il me soit permis , avant d’évoquer la figure d’Antênor FIRMIN, de rendre hommage à Ti-JO MAUVOIS,  collègue et ami trop tôt disparu. Passionné par l’Histoire, notamment celle de la Caraïbe et d’ Haïti en particulier, il avait organisé, il y a quelques années, pour ses collègues du lycée de Bellevue ,une rencontre avec Jean METELLUS, homme politique haïtien sur Antênor FIRMIN.

Dès nos années d’études à Bordeaux et de militantisme au sein de l’Association des étudiants de la Martinique (AGEM), Georges fut un camarade ferme et constant dans ses convictions anticolonialistes et sa foi en l’unité caribéenne. Je ne serais pas surpris d’apprendre que cette forte personnalité qui fut la sienne jusqu’à son dernier combat contre la maladie, se profilait déjà, alors qu’il était lycéen.

Il faut dire qu’il avait de qui tenir ;

- un père militant politique et membre de la direction du PCM ,qui refusa, avec trois de ses camarades,  la mutation  d’office (il faut comprendre l’exil forcé) lorsqu’il  fut frappé par l’ordonnance  scélérate d’octobre 1960. Inspecteur des PTT, il fut révoqué et se lança pour subvenir aux besoins d’une Famille de quatre enfants dans la production de miel et l’élevage de poulets. Mais bientôt, après s’être remis aux études, il devint avocat.

Long devait être le combat pour la réintégration avec reconstitution de carrière des fonctionnaires victimes  de la répression coloniale, pour «  délit d’opinion. ». Aujourd’hui, Georges Eleuthère MAUVOIS est connu pour ses nombreux ouvrages  sur les hommes politiques de la Martinique (Aliker, GRATIANT) mais aussi pour sa production dramatique en langue créole

-Une mère enseignante et militante au plan syndical et associatif. Elle fait partie des trois femmes qui créèrent l’U.F.M., l’Union des femmes martiniquaises.

Mais qui donc  était  Antênor  Firmin ?

Il nait le 18 octobre 1850, au Cap Haïtien, d’une famille modeste. Il fut enseignant et journaliste .Il est le fondateur du journal « le messager du Nord » dans  lequel  il s’intéressa très tôt aux questions touchant au racisme.

Lors d’un voyage à Paris, en tant que représentant de son pays, il intégra l’Académie d’anthropologie ,avec l’aide de son compatriote Louis-Joseph JANVIER, un autre brillant intellectuel.

En 1891, sous la mandature du Président HIPPOLYTE, il accepte le poste de ministre des finances et des relations extérieures, domaines dans lesquels il se distinguera par ses qualités de gestionnaire, son intégrité  et sa grande vigilance.

Quelques années plus tard, il s’installa à Paris où il noua des contacts avec les milieux latino-américains et commença à ‘intéresser au panaméricanisme.

En 1896, à l’avènement du président SAM, Firmin retrouve son poste de ministre des finances et des relations extérieures mais doit reprendre bientôt le chemin de l’exil, après un vote de censure de la Chambre qui renversa le gouvernement.

Après une vie politique particulièrement active et de nombreux  séjours en exil, il se rend à Londres, en passant par La Havane.

En 1911, année de sa mort, il écrit un livre, l’effort dans le mal, véritable testament moral et  politique  dont voici  un voici un extrait prophétique : « Homme, je puis disparaitre sans voir poindre à l’horizon national, l’aurore d’un jour meilleur. Cependant, même après ma mort, il faudra, de deux choses l’une : ou qu’Haïti passe sous domination étrangère, ou qu’elle adopte résolument les principes au nom desquels  j’ai toujours lutté et combattu. Car au XXème siècle et dans l’hémisphère occidental, aucun peuple ne peut  vivre indéfiniment sous la tyrannie, dans l’injustice, l’ignorance et la misère ».

Il meurt le 19 septembre 1911.

José Marti (1853 -1895), «  l’apôtre de l’indépendance cubaine » ,éprouva une grande  admiration pour  Antênor Firmin . Il le qualifia d ’  »haïtien extraordinaire », sans doute pour l’acuité de sa vision politique, son humanisme mais aussi son rôle incessant de vigie.

Tous deux furent des penseurs éclairés, chantres de l’unité et de l’indépendance de la Caraïbe mais aussi des hommes d’action. Lors de leur rencontre au Cap Haïtien, en 1893, les deux hommes évoquèrent l’avenir des Antilles et de la Caraïbe.

Tous deux  appelaient  de leurs vœux l’unité politique de  cette région.  Firmin  exposa sa vision de ce qu’il dénommait la «  Fédération Antilléenne », idée qu’avait développée ,à sa manière, le Cubain, dans ses écrits,notamment dans ses chroniques sur l’ensemble géopolitique qu’il appelait  « Nuestra América » et qu’il opposait au « Nord agité et brutal ».

Le poste de ministre des affaires étrangères qu’occupa Firmin à deux reprises, lui permit de déjouer les manœuvres des Etats Unis pour installer une base navale au Môle Saint Nicolas, comme ils le firent à Cuba et à Porto Rico, à la fin de la guerre cubano-hispano-américaine en 1898.

A la mort en héros de Marti à Dos Rios, le 19 Mai 1895, l’on retrouva sur lui, ses notes  de voyage qui contenaient  plusieurs citations d’un livre d’Antênor Firmin publié en 1885 «  De l’égalité des races humaines (anthropologie positive).  Cette compilation monumentale est une réfutation implacable des postulats ethnocentristes et racistes du livre de Gobineau Essai sur l’inégalité des races. Les thèses de Gobineau, on  le sait, servirent de justification de la prétendue » œuvre civilisatrice » des guerres coloniales en Afrique ,aux Amériques et en Asie. ;.Dans le communiqué « Vient de paraitre » des éditions Mémoire d’encrier (Québec)annonçant la seconde réédition du livre en 2013 voici comment est résumée la position  de Firmin : « L’auteur affirme ses certitudes sur l’égalité des hommes et ouvre de nouvelles voies à la réflexion sur la condition noire. De l’égalité des races humaines est un incontournable pour comprendre le racisme et les stéréotypes qui circulent dans nos sociétés modernes. »

Jean METELLUS ,souligne dans la préface : »On n’insistera pas assez sur le fait que FIRMIN affronte avec » De l’égalité « les savants du monde entier, les Etats Unis, en raison de leur composition multiraciale possèdent une école florissante de ségrégationnistes scientifiques .Car le fonds du problème consiste à dire aux noirs : «  Les hommes ne sont pas égaux, les races ne sont pas égales. Le Nègre , par exemple, est fait pour servir aux grandes choses voulues et conçues  par le Blanc « Et FIRMIN a dit NON, au nom des fils de TOUSSAINT LOUVERTURE, au nom de tous les négrophiles… »

Certes, Haïti a connu et connait encore bien des malheurs et une grande instabilité politique mais rien ne saurait justifier la vision paternaliste voire misérabiliste qui prédomine dans le monde et dans nos pays, vision alimentée par les réflexes de peur face à l’immigration.

Nous ne devrions jamais perdre de vue qu’Haïti, première république noire, a contribué, par ses luttes, à   la naissance d’éveilleurs  de conscience, tels Césaire et Damas

Jean-Claude DARNAL

Professeur d’espagnol en retraite.

 Photo d’illustration | by Clark Young on Unsplash