Par Marc Sefil

Le récent article de Messieurs Elisabeth et Logossah (Politiques Publiques) dépasse des limites, jusqu’alors peu franchies à la Martinique, dans le domaine de la falsification de l’Histoire à laquelle tout historien sérieux ne peut rester insensible.

-        Affirmer que Aimé Césaire fut le « principal artisan de la départementalisation », malgré toute l’admiration que l’on peut vouer au grand poète, n’est pas la vérité historique ;

-        soutenir que la mise en œuvre du modèle économique né de la départementalisation a été portée, élaborée et organisée par Aimé Césaire au point que ce modèle prenne son nom  – « Soixante-dix ans après son lancement, le modèle économique césairien fondé sur la départementalisation[i] (…) se solde par des résultats spectaculaires au regard de son objectif initial » -  c’est faire preuve d’une profonde méconnaissance de l’histoire politique de la Martinique des soixante-dix dernières années et même serait presque faire injure à la mémoire d’autonomiste du fondateur du Parti progressiste martiniquais (PPM).

Aimé Césaire n’a pas été « le principal artisan de la départementalisation »

En ce 19 mars 1946, les députés des vieilles colonies (dont Césaire était le rapporteur) décrochant le vote de la loi  de départementalisation cueillaient en fait un fruit mûr. En effet, cet évènement marquait l’aboutissement de plus d’un siècle non seulement de revendication de « l’assimilation » – comme on désignait à cette époque la départementalisation – mais aussi d’application d’une politique assimilationniste menée par le pouvoir central.

A vrai dire, les origines et les bases du discours assimilationniste remontent à la période révolutionnaire[ii] et Victor Schoelcher est le premier à avoir fait mention des « Département d’Outre-Mer »[iii]. Toutefois, c’est sous la IIIème République que la revendication de l’assimilation-départementalisation et l’application de la politique assimilationniste trouvèrent leur expression la plus complète avant 1946. Cette revendication répondait à la quête de l’égalité initiée dès les lendemains de l’abolition de l’esclavage par les esclaves libérés et poursuivie par toutes les générations postérieures au nom de la citoyenneté française octroyée, fait unique dans la Caraïbe et en Amérique, en même temps que la liberté. Dans la Caraïbe française, l’égalité prit dès lors – et pour longtemps – les attraits de l’assimilation (et de son expression institutionnelle : la départementalisation) alors que dans d’autres espaces coloniaux caribéens et américains, elle a pris ceux de l’indépendance.

Ainsi, avant 1946, la revendication pour l’assimilation visant à transformer la Martinique et la Guadeloupe en départements fit l’objet de nombreux rapports, projets de lois ou demandes de la part des principales figures ayant marqué la vie politique de ces deux îles sous la IIIème République. On peut citer pêle-mêle :

-         la proposition de loi des sénateurs Allègre (Martinique) et Isaac (Guadeloupe) du 15 juillet 1890 ;

-        le projet du Ministre des Colonies, Jules Roche, au Sénat en juillet 1891 ;

-        la proposition des députés Achille-René Boisneuf (Guadeloupe) et Joseph Lagrosillière (Martinique) en 1915 ;

-        la proposition d’Henry Lemery, sénateur de la Martinique, le 25 janvier 1923.

La revendication de l’assimilation-départementalisation fut aussi maintes fois relayée par le Conseil général de la Martinique. Globalement, le discours tenait à chaque fois aux mots de son premier vœu émis le 24 novembre 1874 :

« (…) que les lois institutionnelles attendues, particulièrement la loi électorale, comprennent les colonies comme terres françaises, parties intégrantes de la République, soumises à la même loi constitutionnelle, admises définitivement à la jouissance des lois et de l’administration françaises ».

Ces mots deviennent plus précis dans une résolution du 7 décembre 1882 :

« [le Conseil général] renouvelle en l’accentuant le vœu qu’il a émis le 24 novembre 1874 et demande que la Martinique soit constituée le plus tôt possible en département français. »

A côté de ces déclarations, projets ou propositions émanant du personnel politique, la revendication de l’assimilation trouva un écho considérable au sein de la population avant 1946. Il se mesure par exemple à l’occasion de la célébration de la Fête du Tricentenaire du rattachement de la Martinique à la France en 1935 qui donna lieu à de nombreuses cérémonies, expositions ou manifestations sportives auxquelles la population participa activement. Véritable explosion populaire assimilationniste, l’esprit qui régnait lors de la Fête du Tricentenaire se résume fort bien dans ce passage du numéro spécial du Bulletin de la Chambre de Commerce, tiré pour l’occasion :

« La Martinique se sent française d’une manière absolue, sans réserve jusque dans les replis les plus secrets de son âme. Elle souffrirait comme d’une mutilation mortelle d’être arrachée à la communauté nationale. Elle ne conçoit l’existence que dans le sein de la mère-patrie ».

L’application d’une politique assimilationniste menée par le pouvoir central constitue aussi un rouage essentiel du processus ayant conduit au vote de la loi de départementalisation. Fidèle héritière des régimes républicains précédents, la IIIème République se plaça, dès son avènement, dans une logique d’intégration des vieilles colonies à la métropole qu’elle maintînt tant qu’elle dura. Le fonctionnement et les attributions des institutions martiniquaises (conseil général et communes principalement) connurent alors des mutations fondamentales, tendant au rapprochement avec celles de la métropole[iv]. En outre, c’est en appliquant à la Martinique les principes démocratiques et ses prolongements (suffrage universel, représentation parlementaire, instruction et information) que cet assimilationnisme se démontra. Dans les vielles colonies, les deux piliers de l’idée démocratique (le suffrage universel et la représentation parlementaire) furent posés presque simultanément à l’avènement de la IIIème République[v].

Les principes de base de la démocratie jetés, la IIIème République se consacra à l’application de ses prolongements (l’instruction et l’information) dans les vieilles colonies. En matière d’instruction, les grandes lois scolaires, élaborées par Jules Ferry fondant l’école républicaine en France, sont appliquées à la Martinique de manière complète et presque simultanée[vi]. En matière d’information, la loi sur la liberté de la presse du 29 juillet 1881 fut étendue aux colonies par son article 69. L’application de cette loi eut pour conséquence de faire fleurir à la Martinique une presse active, jouant un rôle central dans la vie politique du pays sous la IIIème République. Ce développement de la presse constituait un puissant vecteur de l’idée de l’assimilation à la Martinique, non seulement en contribuant à véhiculer un mode de vie à la française, mais surtout en faisant la promotion de cette idée sur laquelle un compromis, sinon un consensus, existait entre les différentes forces politiques.

Sur le plan des libertés publiques, l’assimilation fut, là encore, effective et totale dès que les lois les régissant furent prises en France. La loi du 30 juin 1881 sur la liberté de réunion était applicable « aux colonies représentées au Parlement » en vertu de l’article 13 de cette même loi. La liberté d’association fut reconnue aux colonies, dans un premier temps par l’application de la loi du 21 mars 1884 sur les syndicats professionnels, modifiée par celle du 12 mars 1919 ; puis, par l’extension de la loi du 1er juillet 1901 sur la liberté d’association en vertu d’une loi du 19 décembre 1908. L’assimilationnisme de la IIIème République connu un point d’orgue avec l’égalisation des charges militaires. Elle était réclamée avec force et vigueur par la classe politique des mulâtres assimilationnistes pour qui payer l’impôt du sang signifiait « être plus étroitement, plus rigoureusement, plus minutieusement Français » pour reprendre le mot de Marius Hurard[vii]. La loi du 15 juillet 1889 sur le recrutement de l’armée, en son titre IV (art. 81 à 83) étendait ainsi aux vieilles colonies le principe de l’obligation au service militaire.

Cette profusion de mesures assimilationnistes et la revendication de l’assimilation-départementalisation ayant touché la Martinique avant 1946 n’avaient certes pas conduit à la transformation de la Martinique en département. Toutefois, l’assimilationnisme dont fait preuve Aimé Césaire à cette époque, « loin d’être simplement une requête due au hasard de la conjoncture politique, est une structure mentale qui s’inscrit dans la longue durée historique » pour reprendre le mot de Dominique Chatuant[viii]. Césaire, lui-même ne s’y trompait pas. Le télégramme qu’il fit parvenir aux instances locales de son parti, le Parti communiste, au lendemain du vote de la loi, disait :

« Grande victoire pour classes laborieuses et fonctionnaires. Assimilation obtenue. Vive Parti Communiste. »[ix]

Aimé Césaire n’a pas été le promoteur du  modèle économique départementaliste

La mise en œuvre du modèle économique né de la départementalisation et les « résultats spectaculaires » qui peuvent lui être attribués n’émanent pas d’Aimé Césaire. L’évolution de sa pensée sur la départementalisation et l’action politique qu’il mena du milieu des années 1950 à 1981 sont, au contraire, des références incontournables de la contestation du statut départemental et permettant d’en saisir le sens. Cette contestation découle, dans un premier temps, du constat de l’échec de ce statut. Puis, elle prend la forme de la proposition d’un autre statut pour la Martinique dont les contours vont progressivement évoluer vers le concept d‘autonomie.

Dès ses premières législatures, Aimé Césaire dénonce la mauvaise volonté du Gouvernement à mettre en place la loi de départementalisation et dresse le constat de son échec. En 1951, lors du débat sur l’investiture à la présidence de Georges Bidault, il intervient en ces termes :

« (…) la Martinique, la Guadeloupe, la Réunion et la Guyane sont devenues des caricatures de départements français. Des caricatures oui ! Car, sur fond de misère atroce, de marasme économique et de chômage, on a vu réapparaître, rajeuni même et fortifié, le spectre du vieux colonialisme avec son cortège d’inégalités, de préjugés et d’oppression. »[x]

Ce constat opéré, Aimé Césaire se consacra à contester le statut départemental. Cette évolution de sa pensée politique, reflétant plus généralement celle des communistes, se lit dès la première moitié des années 1955 et transparait dans les numéros du 24 mars et du 8 décembre du journal Justice :

« Malgré la loi du 19 mars 1946, la Martinique est un faux département. Elle demeure un pays dont les caractères économiques, sociaux, politiques et culturels sont typiquement coloniaux (…) Les Martiniquais doivent prendre une part beaucoup plus large à la gestion de leurs propres affaires. »

Cette dernière option est plus largement précisée lors de la campagne pour les élections législatives du 2 janvier 1956 dans le programme présenté par la liste communiste composée des candidats Aimé Césaire, Léopold Bissol et Victor Lamon :

« (…) il nous apparaît indispensable d’opérer un certain nombre de réformes constitutionnelles destinées à assurer au peuple martiniquais une part plus importante dans la gestion de ses propres affaires. Nous réclamons en particulier, le contrôle des chefs de service par le Conseil général et la responsabilité du préfet devant les assemblées locales martiniquaises. »

Joignant le geste à la parole, Aimé Césaire déposa dans le premier semestre de 1956 trois amendements au Titre VIII de la Constitution qui auraient permis d’élargir les pouvoirs du Conseil général et instaurer un conseil de gouvernement local, détenant le pouvoir exécutif à l’échelon local. Ces amendements furent rejetés.

La rupture d’Aimé Césaire avec le Parti communiste (octobre 1956) ne le conduisit pas à remettre en cause sa dénonciation et son opposition à l’assimilationnisme et au statut départemental. Dans le discours à la Maison du Sport qu’il prononce le 22 novembre 1956, il déclare :

« Qu’est-ce-que l’assimilation ? (…) C’est une doctrine politique et philosophique qui tend à faire disparaitre les particularités propres à un peuple et à tuer sa personnalité. Eh bien, je le dis tout net : l’assimilation ainsi entendue et ainsi définie, je suis contre l’assimilation (…) je suis contre l’assimilation départementalisation. »

A propos de la départementalisation, il poursuit :

« (…) je n’ai à l’égard de la départementalisation ni fétichisme, ni hostilité (…) je considère cette loi de circonstance, comme toute les lois, j’ajoute simplement qu’il me semble que cette loi ne répond plus aux conditions actuelles, et que si on veut la rendre fiable, il faut la concilier avec un accroissement des franchises et des libertés locales destinées à permettre aux Martiniquais de prendre une plus large part dans la gestion de leurs propres affaires, dans le cadre d’une République française décentralisée. »

Certes, après la rupture avec le Parti communiste le discours paraît plus édulcoré, mais l’opposition au statut départemental était toujours clairement affichée. S’agissait-il de ne pas trop effrayer certains courants ou personnalités qui pourraient le rejoindre à la veille de la création du Parti progressiste martiniquais (22 mars 1958) ? On peut s’autoriser à le penser tant le nouveau parti se voulait rassembleur et a « fait voisiner des marxistes et des éléments prolétaires avec des assimilationnistes bon teint » nous dit Jean-Claude William[xi]. En effet, à la fondation du nouveau parti, on retrouve dans ses rangs des personnalités telles que Jean-Baptiste Edmond, le secrétaire de la Fédération socialiste, Georges Marie-Anne de Forces ouvrières ou Emile Maurice membre du Cartel des fonctionnaires et conseiller général de Saint-Joseph.

Quoiqu’il en soit, à ses débuts, si le PPM avec Aimé Césaire à sa tête, n’est pas encore le porte-drapeau de l’autonomisme à la Martinique, la critique de l’assimilationnisme et du statut départemental ne se démentiront jamais au point même d’accepter « un petit bout de chemin » avec le gaullisme renaissant. C’est la lecture que l’on peut faire du premier grand acte politique opéré par la jeune formation à l’occasion du referendum sur la Constitution du 28 septembre 1958 : appelant dans un premier temps à voter non, Aimé Césaire se prononce pour le oui, huit jours avant le scrutin. Ce revirement s’appuyait sur les promesses concernant l’octroi de franchises locales faites par de Gaulle dans un message relayé par André Malraux auprès des populations[xii]. Sur la base de cette promesse, Aimé Césaire écrivait ainsi dans sa profession de foi pour les élections législatives de novembre 1958 :

« Nous pensons qu’il faut accentuer le processus de décolonisation si heureusement inauguré par le Gouvernement. »[xiii]

L’évolution, ayant amené le PPM et Aimé Césaire à adopter le mot d’ordre d’autonomie, se place dans le contexte de la percée profonde, massive et durable du courant gaulliste pro-départemental à la Martinique au cours des années 1960. Cette percée trouve sa source dans le prestige de la personnalité du général de Gaulle auprès des masses populaires et dans la politique gouvernementale. Celle-ci multipliait certes les réformes, mais visait aussi à satisfaire les demandes sociales par l’octroi d’aides et de subventions au nom de la solidarité nationale et était surtout muette sur les fameuses franchises locales promises au cours de la campagne du referendum de 1958. Se sentant de plus en plus trahi par ces orientations, Aimé Césaire affirmait dès 1961 :

« La crise des départements d’outre-mer n’est pas autre chose que la crise de la départementalisation elle-même (…) des peuples frustrés du droit de se gouverner eux-mêmes, frustrés du pouvoir d’orienter, fut-ce dans une mesure infime, leur propre destin (…) se réveillent à une revendication nouvelle : celle de leur personnalité et de l’autogestion »[xiv]

La rupture définitive avec le gaullisme s’opère lors de la visite de de Gaulle à la Martinique en mars 1964, engageant résolument Aimé Césaire et le PPM dans la voie de la revendication de l’autonomie. A cette occasion, ce dernier prononça un discours d’accueil dans lequel il déclara :

« on ne pourra pas éluder plus longtemps le problème qui obsède notre jeunesse : le problème de la nécessaire refonte de nos institutions, je veux parler de nos institutions locales pour qu’elles soient plus adaptées à nos situations antillaises (…) pour qu’elles soient plus respectueuses de notre particularisme évident (…) faisant davantage place à l’initiative locale, à la responsabilité locale, de telle sorte que nous n’ayons plus le sentiment que puisse éprouver une collectivité d’hommes pauvres mais fiers, le sentiment qu’elle assiste, impuissante, au déroulement de sa propre histoire (…) »

La réponse de de Gaulle fut cinglante et lapidaire… un véritable bok comme on dit chez nous :

« Entre l’Europe et l’Amérique, il n’y a que des poussières, et on ne construit pas des Etats sur des poussières »

Prenant acte de ce refus ferme et définitif d’octroyer plus de pouvoirs locaux aux DOM, Aimé Césaire rejoignit clairement les rangs autonomistes et au IIIe congrès du PPM qui se déroula en 1967, cette ligne fut confirmée officiellement. Dans la décennie qui suivit, ce parti et son leader n’eurent de cesse d’affirmer le mot d’ordre de l’autonomie au point d’en devenir le principal porte-drapeau, ravissant la place au Parti communiste martiniquais qui en avait adopté les principes dès les lendemains des émeutes de décembre 1959 à Fort-de-France.

L’adoption du mot d’ordre d’autonomie entraîna une clarification de la position d’Aimé Césaire dans le débat institutionnel initié dans le milieu des années 1950. Dès lors, sa position ne pouvait plus se résumer à une critique de l’assimilation et du statut départemental mais lui imposa l’élaboration d’un discours plus affirmé et plus substantiel pour prendre part à ce débat. Cette opération l’éloigna définitivement, et avec lui le PPM, des thèses assimilationnistes et du modèle départemental et le rapprocha au contraire des thèses nationalistes. Dans le discours qu’il prononça à l’occasion du 10e anniversaire du PPM, il affirma ainsi :

« On voit mal au nom de quoi on pourrait refuser à la Martinique et à la Guadeloupe la qualité de nation (…) ce qui a manqué le plus jusqu’ici aux nations antillaises pour être pleinement nation, c’était la conscience nationale »[xv]

L’irruption d’Aimé Césaire avec le PPM dans le courant autonomo-nationaliste engendra aussi un rapprochement avec les autres organisations adhérentes à ce courant. Dès septembre 1967, un Congrès du Peuple pour l’Autonomie est prévu pour décembre avec le PCM, le Parti socialiste unifié et la CGTM. Mais le projet échoua. Plus heureux fut le sort de la Convention du Morne Rouge pour l’Autonomie des 4 DOM qui se déroula du 16 au 18 août 1971 et regroupant des délégués de la Guadeloupe, de la Guyane et de La Réunion. A cette occasion, une charte est produite posant, au nom de l’existence du fait national en leur sein, la transformation des 4 DOM en Etats autonomes. Le PPM devînt même une force centripète puisque après les élections législatives de 1978 au cours desquelles il fit cause commune avec le PPM, le secrétaire général du Parti socialiste martiniquais, Claude Lise, rejoint le parti de Césaire.

L’adhésion d’Aimé Césaire avec le PPM au courant autonomo-nationaliste ne se démentit jamais. Tout au plus peut-on poser qu’elle connut des phases de radicalisation et des phases de modération. Radicalisation, à l’occasion, par exemple, du rapprochement éphémère avec l’indépendantisme naissant dans le cadre d’une alliance électorale lors des législatives de 1973, baptisée La parole au Peuple, composée notamment d’Alfred Marie-Jeanne et Garcin Malsa. Phase de modération avec la décision du « moratoire politique concernant le problème du statut » proclamé du balcon de la mairie de Fort-de-France, le 29 mai 1981, au lendemain de la victoire de François Mitterand. Ce moratoire qui le plaça en délicatesse avec le courant nationaliste, ne signifia pas non plus l’adhésion au courant départementaliste.

 

La critique de la départementalisation, qu’il initia dès les premiers temps de l’installation de ce statut, et l’évolution, certes lente mais constante, de son discours et son action politique vers l’autonomisme nationaliste, placent, objectivement et définitivement, Aimé Césaire, hors du cercle des promoteurs du modèle départementaliste et de celui de ses opérateurs. Il ne peut donc être comptable ni des errements de ce modèle, ni de ses « résultats spectaculaires au regard de son objectif initial ». Ceux-ci sont à chercher ailleurs… Sur l’autre rive de l’échiquier politique. Ils se nomment par exemple Victor Sablé, Camille Petit, François Duval, Emile Maurice, Michel Renard ou Jean Maran, lesquels d’ailleurs, pour la plupart, avaient entamé leur carrière politique à gauche (chez les Radicaux pour Victor Sablé, chez les Socialises pour François Duval et Jean Maran, au PPM pour Emile Maurice, au PCM pour Michel Renard) mais la quittèrent pour rejoindre les rangs du courant gaulliste départementaliste à mesure que l’option autonomiste fut prise par Aimé Césaire et les courants de gauche. Les faits sont têtus et l’Histoire ne se construit pas sur des approximations. A moins que l’on soit lancé dans une vaste entreprise visant à son instrumentalisation…

 

[i] Souligné par nous

[ii] Le 17 septembre 1793, Rochambeau convoque la réunion d’une Assemblée représentative, composée de commissaires qui, les 26 et 28 octobre, vote l’érection de la Martinique en département. Le 5 août 1795, Boissy d’Anglas prononce un discours à l’assemblée nationale sur l’assimilation des colonies à la métropole qui conduit le Directoire à ériger les colonies en département (Constitution de l’An III). Toutefois, l’occupation de la Martinique par les Anglais avait débuté en mars 1794.

[iii] Voir, De l’esclavage et de la législation coloniale, Editions Paulin, Paris, 1833 et La Vérité aux Ouvriers et Cultivateurs de la Martinique, Paris, 1849.

[iv] Décret du 3 décembre 1870 « portant sur le renouvellement intégral des Conseils généraux et municipaux de la Martinique, de la Guadeloupe et de la Réunion, et application à ces colonies de la législation de France sur la matière »

[v] Le décret du 8 septembre 1870, organisant les premières élections à l’Assemblée nationale de la IIIème République sur la base de la loi du 15 mars 1849, redonnait implicitement à chacune des vieilles colonies leurs deux députés élus au suffrage universel. Ce qui fut confirmé par un décret du 30 septembre 1870.

[vi] Les lois du 16 juin 1881 sur la gratuité et du 28 mars 1882 sur l’enseignement obligatoire et laïc furent étendues à la Martinique par le décret du 23 août 1882.

[vii] Expression de Marius HURARD extraite de Les Noirs et les Blancs à la Martinique. Lettre à M. Paul Leroy-Beaulieu, 1882.

[viii] Dominique Chatuant, « L’assimilationnisme : une structure mentale à l’origine de la départementalisation » in Etudes Guadeloupéennes « De l’abolition de l’esclavage à la départementalisation. Les vérités difficiles. » n° Hors série, Ed. Jasor, Pointe-à-Pitre, 2001.

[ix] Justice du 14 mars 1946.

[x] Cité par Ernest Moutoussamy, Aimé Césaire, député à l’Assemblée nationale (1945-1993), Ed. L’Harmattan, Paris, 1993.

[xi] Jean-Claude William, « Naissance et évolution du Parti Progressiste Martiniquais » in Historial Antillais, Dajani, Pointe-à-Pitre, 1981, t.6.

[xii] Ce message est lu par André Malraux le 18 septembre sur La Savane devant une foule considérable. Le texte est publié le 18 dans L’Appel, le 19 dans Le Monde et le 4 octobre dans Le Progressiste.

[xiii] Cité par Ernest Moutoussamy, Op. cit.

[xiv] Le Monde hebdomadaire, 6-12 avril 1961

[xv] Cité par Jean-Claude William, « Naissance et évolution du Parti Progressiste Martiniquais », Op. cit.