Par Yves-Léopold Monthieux

Dans une vingtaine de tribunes, j’ai abordé le racisme, phénomène troublant par son caractère universel et catastrophique par les dégâts qu’il cause. Un fil conducteur relie ces articles, mon aversion pour tout ce qui peut être regroupé dans les deux expressions « grattage de l’épiderme » ou « blessures de la peau ». J’évite autant que possible de désigner les gens par la couleur de la peau et n’utilise quasiment jamais les vocables black, beur ou zoreil. D’autres, comme kouli ou béké ne sont employés que s’ils sont incontournables. Je suis réfractaire à toute plaisanterie ou contrepèterie, de premier ou quatrième degré, mettant en scène une caractéristique physique ou mentale d’un individu. J’ai toujours été adepte de la phrase nostalgique du jour : « on ne peut pas rire de tout ». Puis-je ajouter sans faire rire, à mon tour, que je n’ai pas de goût particulier pour les animaux à pedigree ? Cette inappétence pour ces jeux malsains m’a conduit à associer Dieudonné et Nicolas Bedos dans une égale réprobation.

Cependant, bardé de préventions, fort de quelques convictions et téléguidé par le ministre de l’intérieur, j’ai découvert sur la Toile les propos sulfureux et parfois inquiétants de Dieudonné, mais aussi le talent incontestable de l’humoriste qui fait rire même l’antiraciste le plus averti. Seul ce talent permet à ce dernier de résister au rouleau compresseur déclenché par un ministre, orchestré par le microcosme parisien unanime et relayé sans nuances par les médias. En réalité cette grosse caisse médiatique est une caisse de résonance qui jette des milliers de Français non-racistes dans les bras de Dieudonné.

Des milliers de non-racistes sont jetés dans les bras de Dieudonné

La controverse que suscite l’humoriste franco-congolais me permet d’adapter ma réflexion à deux notions qui se rejoignent et divergent, à la fois : le racisme et l’antisémitisme. L’antisémitisme est réputé participer du racisme mais tient à s’en distinguer en se recommandant d’un statut spécifique. Tandis qu’un seul mot suffit pour exprimer la haine et la discrimination des Noirs, l’antisémitisme a toujours besoin de rappeler qu’il est aussi un racisme, le racisme anti-Juif, élevé à un rang particulier dans l’ordre de l’opprobre. Il est admis dans les discours et les médias que le génocide des Juifs, désigné par un mot captif, « La » Shoah, serait le plus grave d’entre tous. Aussi, la concurrence mémorielle est dénoncée par ceux qui s’accordent le premier rang dans l’ordre victimaire. Régulièrement reprise par les médias, l’assertion « La Shoah est au-dessus de tout » n’a-t-elle pas précisément pour vocation, loin de l’ignorer, de tuer la concurrence ?

Certes, la traite et l’esclavage des Noirs se distinguent de l’holocauste des Juifs par les buts poursuivis. Les atrocités faites aux Noirs avaient un but économique alors que c’est l’existence du peuple juif qui fut mise en question. Dans un cas ce fut un crime contre l’Humanité, déclaré comme tel par une loi mémorielle – oxymore – non assortie de sanction ; dans l’autre, un génocide pénalement sanctionné par une loi prescriptive – pléonasme. Cependant les crimes furent pareillement atroces, sauf que ces derniers ont été collectifs et se sont concentrés sur moins de dix années, tandis que les précédents ont été pratiqués pendant quatre siècles. Sauf que les uns ont été fomentés dans les bruits de la guerre mondiale par des cerveaux dits « malades », ceux d’Hitler et des nazis, alors que les autres se sont déroulés de façon « paisible », dans la normalité des stipulations du Code Noir. Sauf, finalement, que ceux-ci, plus que ceux-là, ont subi l’épreuve du temps et de l’oubli.

De la concurrence mémorielle à la hiérarchisation des racismes

La distinction entre le racisme ordinaire et l’antisémitisme est clairement exprimée au sein de la Ligue Contre le Racisme et l’Antisémitisme (LICRA). Tout se passe comme si les causes pouvaient s’allier mais non se mélanger, se solidariser mais ne pas se confondre, bref, commercer tout en gardant leurs distances. Cette distinction est trop affirmée dans la forme pour être considérée comme absente des volontés et des comportements. Aussi bien, l’antisémitisme serait du racisme, mais davantage que du racisme.
Serait-on en présence d’une hiérarchie qui ne dit pas son nom ? J’en reviens à ma distinction entre le « racisme du dominant » inspiré par le sentiment de supériorité, de mépris et de condescendance vis-à-vis de l’autre, et le « racisme du dominé » mû par le ressentiment, la rancœur ou la haine du dominant. A quelle notion l’antisémitisme peut-il se rattacher ? Ne lui prête-t-on pas les attributs de domination, réelle ou fantasmée, reconnus aux élites juives. Souvent traités en boucs émissaires, les Juifs ne sont pas moins considérés comme des dominants dans l’imagerie populaire. D’ailleurs, ils avaient pu être qualifiés de « peuple dominateur » sans qu’ils ne se fussent sentis vraiment insultés. De même, c’est aussi la présomption de solvabilité de ses parents qui a coûté la vie à la jeune victime du « gang des barbares ».
Rien n’est vraiment fait pour éviter les soupçons. Aussi, peut-il être décidé comme par une fatwa que l’humoriste ne doive plus être désigné que par son seul patronyme M’Bala M’Bala. De même un avocat emblématique peut-il appeler ses amis sur les ondes, sans être dénoncé ou inquiété, à descendre dans la rue pour, selon ses propres mots, créer les conditions propices à l’interdiction d’un spectacle. Aux yeux du profane, l’affaire Dieudonné a mis en évidence tous les ingrédients de cette puissance présumée : l’oreille de l’Etat et de la justice, la soumission des médias, la puissance de la finance. Pour ses amis, cette supériorité multiforme et multifonction traduit une inégalité himalayenne, au détriment de l’humoriste.

Le besoin de rachat parcourt la société métropolitaine

Les sentiments des Domiens à l’égard de l’antisémitisme n’épousent pas toujours ceux de leurs compatriotes de métropole. En effet, les Juifs ont subi leurs malheurs à la maison, sur le territoire européen, de nombreux témoins sont encore vivants et les souvenirs de la collaboration sont encore dans les têtes et les familles. Un sentiment de culpabilité et un besoin de rachat parcourent la société métropolitaine, qui conduisent parfois à des comportements stéréotypés, irraisonnés, collectifs, voire unanimistes, du type « il faut abattre Dieudonné ».

En revanche, l’ardeur du combat contre l’antisémitisme est évidemment plus tiède en Outre-Mer, les citoyens de ces terres lointaines n’ayant qu’une connaissance scolaire ou livresque du génocide juif. Ils ne se reconnaissent aucune responsabilité dans les malheurs des Juifs. D’autant plus que pendant l’occupation ils étaient du bon côté. A l’inverse, le Français de l’hexagone se sent moins immédiatement responsable de la traite et l’esclavage des Noirs, lesquels remontent à plus d’un siècle et demi et se sont déroulés loin de l’Europe. Mais chaque éruption antisémite et les réactions qu’elle entraîne rappelle aux Noirs, choqués d’entendre des phrases comme « la Shoah est au-dessus de tout », que la Traite négrière a concerné entre 11 et 13 millions de victimes.

29 janvier 2014