Par Alain Louis-Gustave

La mort du jeune Michael Brown le 9 novembre dans la banlieue de Saint-Louis, au cœur du sud profond, n’était que le nième épisode de la sanglante saga qui, aux USA, oppose les forces dites de l’ordre aux minorités ethniques et singulièrement aux noirs, même si les latinos et les asiatiques ne sont pas ménagés.

Dernièrement c’est à Cleveland, ville du nord au grand rayonnement culturel, qu’un gamin noir de 12 ans a été abattu, ce qui montre bien la banalité de la violence officielle dans un pays censé être le porte drapeau de la liberté et de la justice pour le monde.

Ceci doit nous rappeler que ce pays s’est constitué sur trois épopées à la fois violentes et racistes.

D’abord, la colonisation des deux Amériques est le résultat d’une quasi-totale élimination des populations indigènes.

Ensuite, la mise en valeur des territoires conquis a conduit à la traite négrière que nous même ne sommes pas près d’oublier puisque, chez nous, elle a établi la domination des békés.

Le dernier volet plus récent a été la guerre de sécession dont les effets continuent d’agir dans les tréfonds de la société américaine et pas seulement dans le sud profond où le Ku Klux Klan n’est que la sublimation affreuse d’un racisme viscéral. Cette triste réalité est plus prégnante qu’on croit et les grands écrivains blancs et noirs nous en parlent abondamment.

L’élection quasi accidentelle d’un président noir, même s’il a été auréolé d’un prix Nobel immérité, ne pèse pas lourd face au poids de cette histoire et la NAACP (Association Nationale pour l’Avancement du Peuple de Couleur), active depuis 1910, a encore beaucoup de luttes à mener avant que la fameuse loi sur les droits civiques, arrachée difficilement en 1964 après les durs combats de Martin Luther King, finisse par entrer dans l’esprit de TOUS les américains. Faisons un rêve….

D’ailleurs, dans l’affaire Ferguson les données administratives sont confondantes : cette ville de 21 000 âmes d’une banlieue pauvre de Saint-Louis dans le Missouri, compte ¾ d’habitants noirs, mais le maire est blanc, tout comme 5 des 6 conseillers municipaux. Une telle aberration s’explique malheureusement par la non participation de la population noire aux élections locales, ce qui livre très légalement tous les pouvoirs à la minorité blanche, qui représente par ailleurs les forces économiques dominantes dans une ville où ¼ de la population est sous le seuil de pauvreté et où 85% des arrestations concerne les noirs.

Pas étonnant par conséquent que le jury « populaire » qui a innocenté le tireur de tous les cinq chefs d’accusation pour avoir tiré six balles sur un jeune désarmé, soit constitué de neuf blancs et trois noirs, ni qu’on ait pu tolérer que le cadavre de la victime reste plusieurs heures exposé à la vue des passants. « Si c’était un homme » dirait Carlos Lévi…

Comme on est loin des propos du Pape la semaine dernière à Strasbourg appelant à « une réflexion éthique sur les droits humains ».

Point de détail, le policier mis en cause a déclaré n’avoir rien à se reprocher et ne pas craindre d’avoir des difficultés à dormir. Heureux homme ou très triste sire !

Pour essayer de comprendre, mais pas d’excuser, cette brutalité structurelle des forces dites de l’ordre, il faut reconnaitre qu’aux USA plus qu’ailleurs, plusieurs facteurs contribuent au développement de la violence.

Nous avons évoqué l’histoire, mais il y a aussi le libre accès aux armes qui peut inciter les policiers à voir en tout citoyen un agresseur potentiel.

Le fait que depuis plus de 150 ans ce pays est en permanence en guerre aux quatre coins du monde  et que les derniers conflits ont pu être ressentis au mieux comme des demi victoires, ce qui peut engendrer un sentiment de frustration dans une société ou les « vétérans » (en français « ancien combattant ») ont une influence réelle.

Dans tous les pays les forces dites de sécurité savent bien qu’en cas de « bavure » elles seront systématiquement protégées par les instances juridiques.

Voila toutes les réflexions que m’inspire la conjonction de ces deux lamentables faits divers, venant après tant d’autres parfois même plus horribles.

Douloureuse Amérique !

 

Alain LOUIS-GUSTAVE

Le 28 novembre 2014.