Tribune – Max Pierre-Fanfan - Le plasticien guadeloupéen Michel Rovelas prépare ses deux prochaines expositions qui auront lieu en Guadeloupe et en Martinique au mois de janvier 2016.

Tel Lyncée perçant du regard les entrailles de la terre, Michel Rovélas projette sa vision ontologique dans les replis de la psyché antillaise. Ce créateur guadeloupéen, septuagénaire vif et sage tout à la fois, se donne pour tâche de permettre l’expression d’une identité antillaise longtemps contrariée, parfois niée; tout en l’inscrivant dans une relation avec la permanence et l’unité de l’Etre.
« Il s’agit, tout  d’abord, de prendre conscience de notre héritage, d’apprendre à se connaître, puis d’asseoir la domination de l’esprit », confie-t-il. Car la quête n’est plus, dans cette partie du monde, d’épices, ni d’or vierge, mais comme aux bouges de la vie, le germe même sous sa crosse, le timbre même sous l’éclair ou au foyer de sa force l’étincelle même de son cri..
Ainsi, l’art pictural, plutôt qu’un stock de poncifs à copier, fournit à cet artiste le moyen d’une introspection pour la reconquête de son authenticité et de son unité existentielles. Le peintre nous convie, tout  d’abord, dans une série de tableaux intitulés « Signes du temps », et, comme dans un voyage initiatique, à franchir, par des portes étroites, des labyrinthes de corps éventrés, écartés, disséqués, sondés, autopsiés. L’agencement symbolique des chairs participe de l’anthropométrie et de l’anatomie. Il pourrait nous renvoyer aux mises en scène obsessionnelles dans la peinture de Vladimir Velickovic. En réalité, ces corps martyrisés de femmes noires s’ouvrent sur une nuit originelle dans laquelle tâtonne l’artiste lui même -cet aveugle né- assisté des seules fulgurations de son intuition. Ces tragédiennes noires raniment notre mémoire, témoignant que la haine et la violence n’ont point encore posé les armes. Conçues dans la barbarie, ces âmes s’activent , nolens volens, à dissiper les dernières affres et ténèbres héritées du passé. « Silence aux clameurs », « bouches qui ne parlent pas » sont autant de toiles aux titres évocateurs résultant de la conscience d’hommes traumatisés, blessés, humiliés, angoissés chez qui ne jaillissent que peu d’actes créateurs…
L’Anabase
 
On ne triomphe pas aisément des fantômes du passé. Ils sont les créanciers affamés qui vivent de nos vieilles dettes en énonçant la sombre loi de leur existence, leur raison d’être absurde.
C’est un cri inarticulé que pousse Michel Rovélas du fond d’un pays ivre d’attentes et d’aubes, de meneurs secrets de foule à venir, d’instigateurs d’écrits nouveaux et nourrissiers au loin de visions stimulantes. L’artiste écarte tout ce qui masque la réalité pour nous mettre, en vrai créateur, face à face avec la réalité même. Une des fonctions de l’art réside dans le fait d’ouvrir les trames de cette réalité que l’homme cherche à comprendre; et, de donner à voir ce qui est en notre for intérieur ou ce qui se trouve sous nos yeux et dans lequel nous vivons.  »Malgré les thèmes figurés , je n’ai jamais considéré ma peinture comme morbide;une force humaine de survie se concentre dans les corps. Il existe toujours  une possibilité d’y renaître, transformé », confesse-t-il. Ainsi dans son nouvel habit de Dédale, il nous exhorte au dépouillement et au mouvement, pour revivre. L’action féconde est celle de soi-même sur soi-même. L’artiste Michel Rovélas se double, en outre, d’un psychopompe. Il nous indique alors la voie nouvelle: « l’Anabase », l’expédition vers l’intérieur. « Le chemin de la graine », aurait indiqué Aimé Césaire… »Reprenons l’ultime chemin patient plus bas que les racines, le chemin de la graine…Parlez, c’est accompagner la graine jusqu’au noir secret des nombres » ajoutait le poète et homme politique martiniquais. Cela dit, cette voie est de cervelle toujours libre; à chacun la latitude de l’emprunter.
Les sentinelles
 
Perdu dans son labyrinthe, Michel Rovélas rencontre son Minotaure, son Monstre, ses « Sentinelles » représentées par une série de sculptures de métal et de bambou. « Il y a longtemps que j’ai dressé la carte de tes subterfurges; mais, il ne sait pas qu’au moment du répit, le sortant de ma poitrine, j’en ferai un collier de fleurs voraces », lançait Aimé Césaire à son « daïmon ». « Nous voici de nouveau face à face (…), je ne vous laisserai point de pause ni répit », répliquait Saint-John Perse au sien. les « Sentinelles »- sortes de gardiens- défendent un espace qui s’ouvre sur l’absolu, l’intemporel; et, qui élargit la conscience de l’être. « L’homme est un oui vibrant aux harmonies cosmiques », confiait Frantz Fanon dans l’introduction de « Peau noire, masques blancs ». Cette conscience débouche sur un espace multidimensionnel. L’artiste accède alors à un grand Temps, un grand Age. Un temps qui sort de ses gonds, « time is out of joint »( Hamlet de Shakespeare).
La maîtrise de ses outils picturaux permet à Michel Rovélas d’appréhender ses mythes en un langage accessible à tous les hommes. Son inspiration s’appuie sur un solide expérience- l’artiste peint depuis l’adolescence- Ces oeuvres intitulées, « Minotaure », « Métamorphoses » gardent avec assez de force l’empreinte de ces instants de rencontre absolue. En créateur, il explore des terres inconnues et sauvages (« sauvageries », cannibalisme »: titres de tableaux). Comme artiste confirmé, il les défriche, les domestique, les rend viables pour que chacun puisse s’y promener à son aise. Fondant son oeuvre sur la clarification, sa série de tableaux « Mythologies créoles » amène à la lumière un expérience, personnelle et collective. Expérience traumatisante; et, riche concomitamment,que l’artiste traduit en créations picturales. L’irrationnel de ses mythes devient claire raison, s’insère dans le cours de notre histoire. Ce qui ressortit au peuple antillais se transforme en bien commun pour l’humanité. L’art pictural devient pour Michel Rovélas comme une métaphysique instantanée, sa démarche participe de la verticalité; d’abord en profondeur puis en hauteur.
Le cri inarticulé
 
Delaunay disait que la peinture est proprement un langage lumineux…Et, c’est alors une éclosion de couleurs dans la nuit fauve des vasières. « J’ouvre de mes mains tachées d’or, d’ocre rouge, de lumière les coins les plus profonds de mon coeur », nous confesse Michel Rovélas. « Le chemin de la graine », « c’est là que nous prenons nos écritures nouvelles aux feuilles jointes des grands schistes », confirmait Saint- John Perse. L’itinéraire de Michel Rovélas le conduit à son tour, dans un savoir du temps jadis déposé d’ailleurs en chacun de nous. « Bientôt descendirent des ténèbres; et,  il en sortit un cri inarticulé qui semblait le voix de la lumière ». Dans «  l’oeil et l’esprit », Merleau-Ponty le confirme,  » l’art est vraiment un cri inarticulé dont parle Hermès Trismégiste qui semblait la voix de la lumière; et, une fois là, il réveille dans la vision ordinaire des puissances dormantes en secret de préexistence.
Rendre visibles des puissances; ou comme le disait Paul Klee, » rendre visibles des forces invisibles ».Gilles Deleuze, quant à lui, proposait d’arracher la figure au figuratif en captant les forces, et en rendant visibles les puissances qui ne le sont pas. Chez Francis Bacon, un des objets les plus élevés de la peinture est le cri (le cri inarticulé) dont il faut saisir la force plutôt que de figurer l’horreur visible.
L’artiste est celui qui garde la trace et la présence de ce qui existe hors de lui; celui qui est du côté de la perte de soi, de l’extase… Véritable alchimie, l’oeuvre du plasticien guadeloupéen Michel Rovélas transcende la condition d’un homme en particulier, l’homme antillais dans sa composante historique, sociale, existentielle pour s’adresser à la condition de l’être humain en général. Elle ressortit à l’universel…
Max Pierre-Fanfan est Journaliste/Réalisateur et Ecrivain
Site officiel de Michel Rovélas
michelrovelas.com (Mythologies créoles)
michelrovelas.com (biographie)