Témoignage - Valérie Ngoupayou, Présidente de l’Association AFreeKa Matateyou - Voici mon témoignage sur ce qui nous a été donné à voir, à entendre et à lire dans le catalogue de l’exposition permanente distribué aux visiteurs en cette journée du 10 Mai 2015.

Guide conférencier du jour : Mr Thierry L’Étang, anthropologue est chef de projet du Mémorial ACTe (également appelé Macte), il a eu en charge le contenu historique et scientifique du Macte et a coordonné la rédaction des textes présents dans le catalogue de l’exposition permanente et issus des contributions de diverses personnalités (que vous trouverez citées en fin de document.) 

Rappel du contexte :

Après avoir sollicité – au nom du bureau et du CA de l’association AFreeka Matateyou – dans un courrier adressé au Préfet de la région Guadeloupe ainsi qu’au président du Conseil Régional qu’un temps de parole soit également accordé à au moins 1 représentant des associations pour parler au nom de la société civile, nous avions quelque peu conditionné notre présence à cette cérémonie d’inauguration du 10 Mai 2015, à une réponse favorable des autorités à notre demande. Bien sûr dans notre réalisme, nous ne nous faisions pas trop d’illusions sur ce point. C’est la raison pour laquelle nous avions dans un premier temps pensé ne pas y assister.

Mais après avoir échangé avec la plupart des associations avec lesquelles nous avons l’habitude de collaborer, il s’est avéré que pour la grande majorité d’entre elles, soit elles n’avaient tout simplement pas été invitées, soit elles avaient décliné cette invitation. Dès lors, la suggestion nous a été faite d’y assister non seulement pour porter témoignage mais surtout pour avoir l’opportunité de manifester notre protestation immédiate si jamais un discours tel que celui de « Dakar » ou alors une éventuelle « demande de pardon » d’un responsable africain telle que celle qui, jadis avait été faite à tort par les autorités du Bénin…. était prononcé ou formulée.

Voilà les raisons qui nous ont conduites à assister à la cérémonie du 10 mai 2015 et nous pouvons avec le recul de quelques jours, dire qu’il fallait effectivement y être.

 

Nous avons fortement déploré le fait que les autorités compétentes et organisatrices n’aient pas daigné donner la parole même pour une poignée de minutes seulement, ni aux associations, ni à aucun chef d’état africain présent.

Au-delà de cette déception, voici donc relaté ce que nous avons retenu de la visite commentée par Mr Thierry L’Etang, de l’exposition permanente du Macte.

Après avoir traversé le hall d’entrée de ce bel édifice où notre groupe de 20 personnes est tout de suite pris en charge par le guide, nous pénétrons dans un patio central où se dresse fièrement une sculpture baptisée : « l’arbre potomitan » présentée comme symbolisant l’origine des racines des cultures antillaises et le pilier central du peuple Guadeloupéen.

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Arbre poto mitan Photo P. Gbikpi Exposition permanente Mémorial Acte

Puis après la visite se poursuit à travers différents espaces où l’histoire nous est présentée d’une manière qui se veut chronologique.

Ainsi donc, dans le 1er espace, se dresse une statue de la vierge noire, présentée comme étant la première noire des Antilles.

Pour rappel : Les vierges noires sont des effigies féminines qui appartiennent à l’iconographie du moyen âge européen. (Source Wikipédia)

Puis tout suite après, l’on pénètre un 2ème espace où l’on nous présente dans une savante mise en scène photos, sons et lumières, 4 hommes (désignés comme étant les premiers noirs débarquant aux Amériques). Ce sont 3 noirs et 1 mulâtre. Il s’agit de :

  • -  Jean le portugais noir, présenté comme étant le 1er noir à mettre pied sur le sol des Antilles. Mr Thierry L’Etang nous précise et écrit dans le catalogue que ce noir voyage sur le même navire que Christophe Colomb en homme libre, en 1492. Il fait ainsi plusieurs voyages avec Christophe Colomb et en juillet 1514, on le retrouve impliqué dans un trafic d’esclaves indigènes lors de la sanglante conquête de la Colombie et des territoires adjacents.
  • -  Jean Garrido le conquistador noir. On nous dit de lui qu’il est né en Afrique de l’Ouest vers 1480. Il rejoint l’Espagne à la fin du siècle, avant de s’installer à St-Domingue et de faire partie en 1508, des conquérants de Porto Rico. Trois ans plus tard, il participe à la répression de la révolte des Taïnos de cette île et à la lutte contre leurs alliés Caraïbes. Il prend part à la conquête de cuba ainsi qu’à plusieurs expéditions contre les Caraïbes de Guadeloupe et de Dominique. Plus loin on nous précise que nommé portier-huissier de la ville de Mexico entre 1524 et 1527, il repart en quête de l’or avec une équipe d’esclaves indigènes dont il est propriétaire.
  • -  Francis le Wolof. Il nous est dit que c’est un jeune wolof de 16 ans capturé lors d’une razzia effectuée en 1517 dans son village natal au Sénégal et vendu comme esclave aux portugais, puis arrivé à Lisbonne, vendu à un marchand espagnol qui l’embarque à destination des Indes Occidentales. Arrivé à St-Domingue, il est placé chez son nouveau maître au sein d’une équipe de 8 taïnos qui se consacrent à la recherche d’or.
  • -  Louis le Marron. Il nous est dit qu’il a été rencontré par hasard entièrement nu sur les côtes de Guadeloupe par des missionnaires espagnols en route vers les Philippines.Louis le Marron qui parle un parfait castillan est un mulâtre chrétien né à Séville. Esclave d’un riche marchand, il s’est soustrait depuis une douzaine d’années aux mauvais traitements de son maître pour se rendre à Cadix et embarquer pour les Amériques. Roué de coups durant la traversée, il s’enfuit lors de l’escale de la flotte en Guadeloupe. Accueilli par les Caraïbes, il se marie à une Kalinago dont il a 3 enfants et prend soin de se cacher à l’arrivée des navires espagnols.

Après la présentation de ces 4 personnages noirs, la visite se poursuit dans plusieurs autres espaces où l’on nous présente tour à tour des maquettes de bateaux de l’époque de la conquête des Amériques et surtout de la Caravelle de Christophe Colomb ainsi que l’un de ses portraits supposé.

Une brève séquence de la vie des Taïnos et des Kalinagos nous est ensuite présentée au travers de divers objets de leur vie quotidienne.

Dans une mise en scène sous forme hélicoïdale, on nous explique dans un schéma suivant un mouvement de translation uniforme qui remonte à la nuit des temps, que le phénomène de l’esclavage a été pratiqué en tout lieu et en tout temps dans le monde et par toutes les civilisations.

Cette mise au point étant faite, nous entrons dans la pièce suivante où sont exposés d’un côté des objets divers remis aux rois africains qui vendaient par troc ….a tenu à souligner Mr L’Etang…. les captifs africains aux européens.

Les objets présentés comportent : des fusils de chasse, des cuillères dites « à miel » faites en laiton, des perles dites de traite, des chaudrons en cuivre, des couteaux pliables, des bouteilles à gin ou alcool, des ciseaux, des marmites, etc…. De l’autre côté nous avons des sculptures d’hommes de femmes et d’enfants représentant les captifs africains livrés par les rois africains.

Puis l’on nous présente une sculpture baptisée « l’arbre de l’oubli ». A l’image de celui qui se trouve à Ouiddah au Bénin, Mr Thierry L’Etang nous explique que avant leur embarquement dans les navires négriers à destination du nouveau monde, les captifs africains devaient exécuter le rituel de l’arbre de l’oubli autour duquel chaque homme devait tourner 9 fois chaque femme 7 fois afin d’oublier leurs origines ainsi que tout leur passé africain.

Ainsi après la traversée, les africains étaient supposés débarquer dans le nouveau monde en hommes et femmes nouveaux sans plus avoir aucune mémoire de leur continent-mère, nous précise encore Mr L’Etang, un peu comme si le disque dur de leur mémoire ancestrale avait été reformaté…. Pour être prêt à emmagasiner une culture nouvelle qui n’avait selon cette thèse plus rien à voir avec celle de l’Afrique….Pour reprendre une expression de notre temps.

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Arbre de l’oubli Photo P. Gbikpi exposition permanente Mémorial Acte

L’exposition se poursuit ainsi avec la présentation d’une coupe de bateau négrier chargé de sa cargaison d’esclaves africains, mais également de divers objets de répression, de torture et de supplice utilisés contre les esclaves nègres dans les plantations.

Après avoir souligné ces atrocités du temps de l’esclavage, nous arrivons tout d’un coup dans un nouvel espace où un autel Franc-maçon a été reconstitué. Le décor comporte une profusion de symboles maçonniques : un sol en damier de carrelage noir et blanc, 2 grandes colonnes, un œil dans une pyramide, un trône maçonnique, l’équerre le marteau etc….

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Autel Franc-maçon Photo V. Ngoupayou exposition permanente Mémorial Acte

A la question de savoir pourquoi cet autel avait été installé à l’intérieur du Mémorial Acte, Mr Thierry L’Etang nous explique que n’eût été la volonté et l’action des Francs-maçons, les esclaves africains n’auraient jamais été libérés de leurs chaînes et du joug de l’esclavage. Victor Schœlcher, ajoute t- il était bien Franc-maçon. D’une façon générale la Franc- maçonnerie a joué un rôle actif et important dans les abolitions de l’esclavage.

La visite de cette exposition permanente se termine dans un espace où dans un jeu de lumière savamment orchestré on nous nous montre une grande statue du Christ en position de crucifié sans croix apparente. Oui nous dit-on, au-delà de tout ce qu’elle a représentée, l’Eglise Catholique a été la voie de rédemption des « idolâtres » amérindiens et africains.

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Le Christ Photo V. Ngoupayou exposition permanente Mémorial Acte

Au travers de la ligne conceptuelle et de la dialectique choisie dans la présentation des objets et éléments sélectionnés dans cette exposition permanente du Macte, le visiteur doit-il comprendre qu’au-delà de la stèle de Sainte-Rose dont le but était de commémorer l’arrivée des premiers colons européens en Guadeloupe, l’exposition permanente du Macte…. telle que présentée en cette journée du 10 Mai 2015…. Ne réaffirmerait-t-elle pas cette « sublimation » de l’apport de la communauté et de la culture européenne (vierge noire, Franc – maçonnerie, religion chrétienne) à l’édification de l’identité Guadeloupéenne ?

Alors que de l’autre côté, le 1er noir africain arrivé libre en compagnie de Christophe Colomb en terre des Caraïbes et des Amériques est présenté comme propriétaire d’esclaves indigènes et que les captifs africains déportés sont présentés comme ayant été vendus via le troc par les différents rois africains ?

Tout ceci semblerait donc aujourd’hui expliquer pourquoi les mots du prix Nobel Derek Walcott avaient été ceux choisis par le conseil scientifique et le président Victorin Lurel pour symboliser l’esprit et le fil conducteur du Macte.

Annexe : Liste des personnalités ayant contribué à la rédaction des textes du catalogue de l’exposition permanente du Macte. (Telles que citées dans le catalogue) :

Jacques Adelaïde Merlande (Historien Membre CS)

Danielle Bégot

René Bélénus

Raymond Boutin (Historien Membre du CS)

Alain Buffon (Historien, Membre du CS)

Christian Cécile

Armand Clermidy

Félix Cotellon

Lucien Degras

Josette Faloppe (Historienne, membre CS)

Pascale Forestier

Steve gadet

Suzana Guimaraès

Michel Halley

Bruno Kissoun

Gérard Lafleur

Marie-Héléna Laumuno

Jean-François Manicom

Jean Moomou

Jean-Pierre Moreau

Jean-François Niort

Simon Djami

Hector Poulet

Frédéric Régent

Luc Reinette (CIPN, Membre du CS)

Jérémie Richard

Michel Rodigneaux

Jean-Pierre Sainton (Historien, membre du CS)

Claire Tancons

Roger Toumson

Léo Ursulet

Lazaro Vives lopez

NB : Membre CS = Membre du Conseil scientifique Les autres membres du Conseil Scientifique sont :

Nina Gelabale, Directrice de la culture au conseil Régional de la Guadeloupe

Martine Daclinat, présidente de l’association AGGH

Sylvie Tersen, conservateur en chef du patrimoine au conseil régional

Henri Petit Jean Roger, conservateur en chef du patrinoine

Fely Kacy-Bambuck, présidente de la commission culture au Conseil Régional

Max Etna, directeur général adjoint au conseil régional

Bertrand Mazur, directeur général adjoint au conseil régional

Gérard Richard, archéologue et conservateur du patrimoine

Il est précisé en page 144 du catalogue que le conseil scientifique défini la base du contenu…. Et que….le président

du Conseil Régional, Victorin Lurel, porté par le projet qu’il initie avec l’aide d’un « comité scientifique et culturel »,

mais aussi moral, a donné sens au contenu du Macte.

 

Photo : Présidence de la République