Tribune – Nestor Radjou - La France ne se réduit pas à sa dimension européenne, à ses 36.600 communes métropolitaines bien soudées par une longue histoire, maillées par un réseau dense de communications et où être Français ne pose aucun problème identitaire. Elle s’étend bien au-delà avec ses territoires d’Outre-mer qui, aujourd’hui, lui apportent de réelles perspectives d’avenir. Certes, la France métropolitaine a contribué à façonner le Monde moderne et à installer bien des nations, mais, le monde a changé, il s’est globalisé, et la modestie de ses dimensions lui interdit d’espérer retrouver seule sa splendeur passé, ni de rivaliser avec les Etats-Unis et les superpuissances émergentes (les BRIC). Néanmoins, l’extrême dispersion géographique de ses Outre-mer dans tous les océans lui donne une dimension planétaire, lui apporte d’importantes ressources naturelles, un immense territoire maritime de onze millions de kilomètres carrés, la deuxième zone économique exclusive (ZEE) du monde, après celle des Etats-Unis, et finalement lui ouvre, aux quatre coins du monde, de multiples opportunités géopolitiques et économiques.

  1. Les Atouts de Développement des Outre-mer

Avec un tel éparpillement de ses Outre-mer, la France est la seule nation européenne à avoir des collectivités territoriales à proximité de tous les continents. Et, outre leurs voisins pauvres, dont on connait le déficit de démocratie et de protection sociale, ces collectivités ont aussi pour voisins de grands pays comme le Canada, les Etats unis, le Mexique, le Brésil, l’Afrique du Sud, l’Australie… Avec cette présence physique, la France s’ouvre des portes d’entrées et des champs d’actions sur plusieurs continents et dans des zones à fort potentiel de croissance. Mais, l’intérêt des régions d’Outre-mer ne se limite pas aux atouts de leur dispersion géographique pour les relations françaises internationales. Elles détiennent en plus d’exceptionnelles ressources naturelles, lesquelles s’inscrivent dans les voies du développement durable, des nouvelles économies et des marchés émergents : biodiversité, énergies renouvelables, ressources de la mer, agriculture durable …. Et tous ces apports constituent pour la France ses principales chances de retrouver un leadership mondial, à l’instar du Centre spatial guyanais.

Dans la vaste ZEE de ses Outre-mer, la France a le droit souverain d’exploration et l’exploitation des ressources naturelles, biologiques ou non biologiques, du fond de la mer et de son sous-sol. Aussi, outre les huiles essentielles tropicales, le nickel de la Nouvelle-Calédonie et l’or, le pétrole, les bois précieux et la forêt amazonienne de la Guyane, la France a un accès privilégié aux considérables richesses de la mer, l’un des principaux enjeux du 21ème siècle. Les ressources halieutiques (pêche, aquaculture…), les hydrocarbures, les énergies marines renouvelables (Énergie houlomotrice, climatisation par les eaux en profondeur, biomasse marine, éoliennes…), les biotechnologies marines et les ressources minérales profondes (modules polymétalliques, encroûtement sulfureux et terres rares) ont maintenant, avec la biodiversité, vocation à alimenter les innovations technologiques, les énergies renouvelables, les métaux stratégiques, les nouveaux matériaux, les industries de pointe… A ces atouts économiques s’ajoutent, avec leurs diversités ethniques, culturelles et linguistiques, des atouts sociaux, touristiques, culturels…

A l’évidence, les régions d’Outre-mer disposent de conditions qui permettent la création de domaines spécialisés et d’excellences, impraticables ailleurs. Chacune d’elles peut être dans son environnement régional un modèle d’excellence, de modernité, de prospérité et une base géostratégique d’influence militaire, diplomatique, économique, scientifique et culturelle. De sorte que le développement des collectivités d’Outre-mer serait une chance pour la France, pour sa prospérité et à l’épanouissement de ses relations internationales. Imaginez en effet ce que serait la France si la Réunion était aussi riche que le Luxembourg, la Nouvelle Calédonie que le Qatar et la Guyane que la Suisse… Son déficit de transferts publics vers l’Outre-mer serait inversé, sa balance commerciale serait excédentaire, son influence diplomatique, économique et culturelle serait démultipliée, sa dépendance à l’égard des matières premières serait réduite… Mais, pour transformer ce rêve en réalité, il faudrait repenser la conception des politiques publiques mises en œuvre en Outre-mer.

D’abord, avec l’armée qui jouit d’un prestige mondial pour son savoir-faire et sa technicité, l’installation dans les régions d’Outre-mer de bases militaires (terrestres, maritimes et aériennes), à vocation de coopération régionale et d’aide au développement, serait pour l’Outre-mer un important facteur d’attractivité et de l’intégration régionale. De plus, l’armée pourrait garantir l’intégrité de ces territoires français et contribuer à éradiquer les activités illicites et le pillage des ressources (pêche illégale, orpaillage clandestin, trafic…), dont les dégâts s’évaluent en milliards d’euros. A elle seule, l’extraction clandestine annuellement d’au moins 10 tonnes d’or est une perte pour la Guyane de l’ordre de 450 millions d’euros.

De même, la délocalisation dans les régions d’Outre-mer d’instances nationales de décision serait tout aussi judicieuse. L’installation en Outre-mer de plateformes de centralisation, de coordination et de négociation des activités françaises dans leurs voisinages contribuerait à la reconnaissance et à l’intégration régionale de ces territoires, notamment en matière diplomatique, commerciale, financière et éducative Parallèlement, par sa proximité, sa présence locale et sa participation à la défense des intérêts régionaux, les mêmes que ceux de ses Outre-mer, la France obtiendrait le soutien de ses récipiendaires dans les instances internationales, ferait avancer les droits fondamentaux des peuples et accroitrait son autorité internationale. Par ailleurs, la création de pôles de compétitivité et de centres de recherche à vocation internationale, notamment dans les domaines de l’innovation, l’ingénierie, la médecine tropicale, la biodiversité, l’agriculture tropicale et l’adaptation des technologiques en environnement tropical, non seulement participerait à l’attractivité et à l’intégration régionale, mais serait aussi de puissants leviers de développement des Outre-mer, lesquels s’ouvriraient ainsi de nombreux marchés et débouchés.

 

  1. Les Voies de l’Excellence des Outre-mer

 

Malheureusement, les régions d’Outre-mer sont trop souvent regardées comme des « vestiges coloniaux » et leurs nombreux atouts restent inexploités. Ne sachant toujours pas, ni financer, ni produire leurs besoins, ces régions restent entièrement dépendant de la solidarité nationale et connaissent de nombreuses difficultés. Une situation aberrante au regard de leur potentiel de ressources et des perspectives d’avenir qu’elle présente pour la France, laquelle situation trouve ses racines dans leur désastreuse gestion. Bien que très différentes, ces régions connaissent les mêmes handicaps et portent de nombreux stigmates du passé, au point qu’être Français à part entière n’est pas toujours évident. Longtemps ignorées, délaissées et voire méprisées, elles ont connu l’esclavage, le bagne et ont été maintenues isolées de leur environnement géographique par le Pacte colonial, de sorte qu’elles ont accumulé d’importants retards de développement. Aujourd’hui encore, malgré les nombreuses avancées de l’égalité et de l’intégration sociales, les régions d’Outre-mer souffrent de discriminations incompréhensibles. Pour preuve, en 2012, la dotation de continuité territoriale de la Corse a été de 198,1 M€ et seulement de 51,5 M€ pour tout l’Outre-mer. Aussi, le développement des Outre-mer passe également par une réconciliation des ultramarins avec la métropole, une reconnaissance de leurs spécificités et un traitement approprié de leurs difficultés. Les ultramarins attendent d’être mieux valorisés, traités avec équité et que la réglementation soit adaptée à leurs réalités.

 

Hormis Saint-Pierre et Miquelon, les régions d’Outre-mer se situent toutes dans la zone tropicale et la transposition mécanique en Outre-mer des modèles, des normes, des règles… de la zone tempérée est aberrante et source de rejet. Pourtant leurs statuts prévoient l’adaptation législative et réglementaire à leurs contraintes et caractéristiques particulières, mais celle-ci reste limitée par l’idéologie de l’uniformité. Néanmoins, ils les dotent d’institutions démocratiques, leur assurent la protection sociale, leur offrent un niveau de vie élevé par rapport à leurs voisins pauvres et, par suite, réduisent leur développement au simple développement économique et à l’assainissement de l’ordre social. Mais, la conséquence du haut niveau de vie des Outre-mer par rapport à leurs voisins pauvres, à très bas salaires, se traduit par une importante perte de compétitivité que ne peuvent pas compenser les mesures nationales de soutien comme la défiscalisation, les exonérations de charges sociales… Dès lors, n’étant pas compétitives, la coopération économique régionale des Outre-mer ne peut être que limitée à certains produits et services spécifiques, d’autant que la politique d’aide au développement, et notamment les accords de coopération ACP-UE, favorisent les productions des pays pauvres au détriment de celles des Outre-mer. Malgré tout, ces statuts ouvrent aux régions d’Outre-mer des perspectives de développement par leur facilité d’accès aux compétences, à l’expertise, aux capitaux et aux technologies modernes…

 

Pour sortir les régions d’Outre-mer de l’assistanat et en faire des régions françaises prospères, modernes et solidaires, des modèles d’excellence pour leurs voisins en déficit de démocratie et de protection sociale, il est indispensable que les autorités publiques, nationales et locales, se remettent en cause, posent les bons diagnostics et remodèlent leur stratégie de développement. Ils doivent avant tout être bien conscients que les contraintes physiques des régions d’Outre-mer et la logique de fonctionnement de leur économie ne sont pas de même nature que ceux de la France hexagonale.

 

Contrairement à la métropole, ce ne sont pas les banques et les entreprises qui créent en Outre-mer la « richesse », mais les transferts et le secteur publics, lesquels ont la responsabilité de piloter le développement et d’organiser la substitution du privé au public. Les transferts publics en effet, via l’administration locale, assurent le niveau de vie et créent la demande solvable à laquelle répondent les entreprises qui, à défaut de production locale compétitive, importent. Dans de telles économies « virtuelles », où les marchés intérieurs sont inexistants, faute d’offres de production locale, l’application du sacro-saint ultralibéralisme de l’UE en Outre-mer est absurde et contreproductif. L’industrialisation, la production locale et le développement endogène des Outre-mer réclament, dans ces circonstances, un certain protectionnisme et exigent la mise en œuvre d’une politique de l’offre, et non pas celle de la demande (virtuelle) qu’induit la solidarité nationale.

 

Par ailleurs, il est évident que le climat, la géographie, la nature des sols et par suite les contraintes que connaissent les régions d’Outre-mer ne sont pas de même nature que ceux des pays industrialisés, modelés dans la zone tempérée. La médecine, la technologie, l’agriculture, l’organisation du travail… conçues pour le climat tempéré, ne sont pas transposables en l’état dans les zones tropicales. L’exemple de l’agriculture, qui dépend de la fertilité des sols, illustre bien cette réalité. Du climat (chaleur, pluie, humidité, lessivage), en effet, dépend la formation, la nature et les propriétés physiques, chimiques et biologiques des sols. Sous le climat tempéré, les sols sont sableux avec de l’argile illite et smectite. Ils sont riches en matière organique, en nutriment et donc fertiles et faciles à mettre en valeur et à aménager. A l’opposé, les sols tropicaux sont surtout argileux de type kaolinite, pauvres en matière organique, peu fertiles et difficiles à aménager et à mettre en valeur. La matière organique étant immédiatement récupérée par la faune et la flore, l’agriculture se doit être intégrée aux écosystèmes et pratiquée avec des techniques appropriées.

 

Mais, dans la perspective de 2050 où il faudra faire face à l’alimentation de deux milliards et demi d’habitants supplémentaires, et à l’insuffisance des terres cultivables des pays industrialisés, l’agriculture durable et l’eau potable ont un avenir en Outre-mer.

 

Aujourd’hui, alors que les mutations sociétales et les progrès techniques (ouverture des frontières, progrès techniques, la préservation des écosystèmes…) sont pour les sociétés industrielles des contraintes de restructuration et d’adaptation, elles sont par contre des atouts pour les régions d’Outre-mer. Lesquelles peuvent désormais concevoir leur développement sur les bases de la modernité et de la protection de l’environnement. Le développement durable, les technologies propres, les énergies renouvelables, la lutte contre le réchauffement climatique et les gaspillages, le traitement et le recyclage des déchets… sont des impératifs du 21ème siècle, qui remodèlent la géographie des ressources, des modes de production, des matériaux, des brevets, du capital productif… et que l’Outre-mer est en mesure d’exploiter.

 

Avec les moyens modernes de communication, l’automatisation, l’intelligence artificielle, l’ouverture des frontières, les régions d’Outre-mer peuvent maintenant s’affranchir de leurs handicaps structurels (éloignement, isolement, étroitesse du marché local…), pourvu qu’elles promeuvent la numérisation, l’aménagement et la mise en valeur de leurs territoires pour les rendre accessibles et attractifs. A cette fin, il est indispensable de moderniser (administration électronique, organisation en réseau, mutualisation des services, aide à la décision…) et de réorganiser la gouvernance territoriale des territoires d’Outre-mer. En effet, l’insuffisance de l’expertise territoriale, l’émiettement administratif, la multiplication des instances de concertation, la concentration géographique des centres de décision… sont des sources d’inefficacité, de gaspillage, de dispersion des énergies et des ressources. Pour d’aussi faibles niveaux de population, il convient de centraliser les espaces de décision et de multiplier les centres d’action en fonction de la répartition géographique des populations.

 

Bref, les régions d’Outre-mer n’ont donc pas d’alternative quant au choix de la configuration économique à adopter. Elles doivent s’industrialiser, se spécialiser dans les technologies modernes et envisager la qualité et les marchés émergents, en sachant que le champ de la marchandise s’élargit à la production et à la gestion des savoirs, de l’intelligence, du vivant …

 

Il y va de l’intérêt des Outre-mer, de l’honneur de la France et de son prestige international.

 

*Nestor Radjou est économiste, et guyanais