Par Sébastien Perrot-Minnot*

Les chantiers archéologiques suscitent, chez le public, un intérêt qui ne se dément pas. En Martinique, on a pu le voir, par exemple, lors des fouilles préventives réalisées en 2012 et cette année, à Fort-de-France et à Saint-Pierre. Parmi les nombreuses questions qui sont posées aux archéologues, à l’occasion de l’ouverture des chantiers aux visiteurs, un thème revient, inéluctablement : celui du « trésor ». Quels trésors a-t-on découvert sur le site ? Ou quelles richesses espère-t-on y mettre au jour ? A qui reviendraient-elles ?

Formulées sur un ton sérieux ou humoristique, ces questions sont en tout cas révélatrices d’une association d’idées persistante dans l’opinion. Précisons-le une fois de plus : même s’il n’est jamais désagréable, pour un chercheur, de mettre au jour une antiquité exceptionnelle, le but de l’archéologie n’est pas de trouver des « trésors ». L’archéologue digne de ce nom se satisfait de tout type de vestige ; et même l’absence de vestige est prise pour ce qu’elle vaut : une information qui permet d’éliminer des possibilités scientifiques.

L’archéologie vise, en effet, à la reconstitution de la vie des sociétés anciennes, sur la base de témoignages matériels qui peuvent avoir des dizaines, des centaines, des milliers, voire des millions d’années (dans le domaine de l’archéologie préhistorique). Tout en répondant à une curiosité naturelle de l’esprit humain, cette science, à l’instar de l’histoire, mais même en l’absence de témoignages écrits chez les sociétés étudiées, nous apporte de précieux enseignements sur les comportements de nos ancêtres et leurs conséquences. Elle a donc vocation à apporter une contribution éminente à ce que l’archéologue britannique Gordon Childe appelait « la tradition sociale », cet ensemble de savoirs et de normes transmis de génération en génération, et permettant la survie et le développement de l’espèce humaine.

On aurait tort, toutefois, de réduire l’impact de l’archéologie à ses aspects scientifiques et pédagogiques. Il suffit, pour s’en convaincre, de penser à toutes les passions que provoque le patrimoine – par exemple, l’engouement suscité par le projet du Grand Saint-Pierre, en Martinique ; les condamnations internationales de la destruction de monuments de Tombouctou, au Mali, l’année dernière ; la vive opposition à une vente aux enchères de masques sacrés hopis (du nom d’une tribu indienne de l’Arizona), en avril dernier, à Paris ; la véhémence avec laquelle la Grèce réclame au British Museum la restitution des frises du Parthénon ; ou, dans un autre registre, la popularité exceptionnelle qu’ont connue les sites mayas au cours de la « fatidique » année 2012. Mais essayons d’y voir plus clair dans les ressorts qui animent ces passions.

Au début du XXème siècle, l’écrivain Maurice Barrès, très attaché au patrimoine médiéval de la Lorraine et de l’Alsace, présentait les châteaux forts des Vosges comme des « points de sensibilité ». Cette expression pourrait s’appliquer, en réalité, à de multiples sites archéologiques à travers le monde. Les lieux, monuments et objets du passé sont intimement liés aux racines et aux identités des sociétés. Ils peuvent être dotés d’une dimension spirituelle, entourés de légendes populaires et associés à des pratiques culturelles traditionnelles, telles que des cérémonies, des spectacles, des festivals et des productions artisanales. Par ailleurs, les civilisations antiques constituent souvent une référence emblématique dans les processus nationaux et la légitimation de pouvoirs politiques modernes.

D’un autre côté, le legs archéologique est un des principaux moteurs du tourisme, la première industrie mondiale. Lorsqu’il est correctement pratiqué et géré, le tourisme génère des bénéfices qui sont non seulement économiques, mais aussi sociaux et culturels. Comme le proclame la Charte du Tourisme Durable (1995), « le développement du tourisme peut favoriser le rapprochement et la paix entre les peuples, créant une conscience respectueuse de la diversité des cultures et des modes de vie ».

Last, but not least, le patrimoine archéologique constitue une formidable source d’inspiration littéraire et artistique, comme l’illustrent, parmi tant d’autres chefs-œuvres, La Vénus d’Ille de l’écrivain, historien et archéologue Prosper Mérimée (1837), La marche égyptienne du compositeur Johann Strauss fils (1869), les représentations féminines antiquisantes de Gustav Klimt, ou encore les films mettant en scène l’archéologue le plus fameux de l’histoire du cinéma, créé par George Lucas : Indiana Jones. Il faut en convenir : au-delà de sa stricte finalité scientifique, l’archéologie contribue à produire bien des trésors…

Sebastien Perrot-Minot est docteur en archéologie de l’Université de Paris 1 (Panthéon-Sorbonne), et chercheur associé à l’EA 929 AIHP – GEODE – Archéologie Industrielle, Histoire, Patrimoine – Géographie, Développement, Environnement de la Caraïbe (Université des Antilles et de la Guyane)

Le titre est de la rédaction. Titre original : « Les enjeux de l’archéologie »

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