Tribune – René Ladouceur -  Au lendemain du second tour des élections à la Collectivité Territoriale de Guyane, le paysage politique local s’est clairement décanté, et nul, ce dimanche 13 décembre 2015, de quelque bord politique qu’il appartienne, n’a tenté de contourner la réalité telle qu’elle s’impose désormais. C’est bien à une bipolarisation de la classe politique guyanaise à laquelle nous assistons. Une bipolarisation ou plutôt une confrontation entre deux hommes : Rodolphe Alexandre et Alain Tien-Liong. Le premier, le 13 décembre 2015, l’a remporté avec 54,5% des suffrages devant le second qui a totalisé, lui, 45,49% des voix. Un vote historique qui s’est conclu vendredi  18 décembre avec l’élection du président de la CTG, Rodolphe Alexandre.

Rodolphe Alexandre et Alain Tien-Liong, à dire vrai, se connaissent depuis plus de vingt ans. Ils se sont longtemps croisés sans jamais vraiment s’affronter directement. Leurs rythmes alternés semblaient servir leurs ambitions décalées. Aujourd’hui, ils sont face à face dans un combat incertain où se joue leur destin. Ni l’un ni l’autre n’avaient prévu ce scénario et encore moins ce tempo.

En mai 2014, dans ces mêmes colonnes de Politiques Publiques*, j’écrivais : « Il y aura certainement, dans la compétition qui s’annonce, des candidats de pur témoignage. Mais le match des matches, ce sera Alexandre versus Tien-Liong, l’homme des institutionnels contre celui des quartiers, la grosse machine contre le petit artisan…… ».

A ce moment-là, les deux hommes présidaient encore leur collectivité respective : le Conseil régional pour l’un et le Conseil général pour l’autre. Quand ils se croisaient, ils se toisaient volontiers. Quand ils se parlaient, ils se jaugeaient. Jusqu’au dernier moment, Rodolphe Alexandre et Alain Tien-Liong se sont d’ailleurs assez peu parlé. Quelques réglages techniques, des points d’ordre, point de politique. Le ton restait volontairement neutre. On jouait l’indifférence. Entre eux, c’était la guerre froide. Le plus dur était à venir. Ils le savaient et, du coup, ils s‘observaient comme pour mieux deviner leurs véritables intentions.

En politique, comme dans la vie, le premier coup d’œil est souvent celui qui demeure. Pour Rodolphe Alexandre, Alain Tien-Liong a-t-il jamais été autre chose que le jeune prof de commerce aperçu un jour de 1989, du côté du canton sud-ouest de Cayenne, dans le sillage de Gérard Holder ? Alain, l’homme de la Crique et du Village chinois, n’a pas encore 30 ans. Il joue déjà dans la cour des grands. Bientôt, il succèdera à Gérard Holder dans le canton sud-ouest de la ville-capitale. Alexandre, lui, est alors presque quadragénaire. Déjà membre du Parti Socialiste Guyanais, il est aussi Conseiller municipal et bientôt adjoint de Gérard Holder à la mairie de Cayenne. On dit déjà qu’il ira loin. Ce qui est une façon de dire qu’il vient juste de partir. Or, Alexandre, à cette époque, n’est pas du genre non plus à regarder en arrière.

On ne comprendra jamais rien à l’engagement de placer les intérêts de la Guyane au-dessus de leurs divergences personnelles si on ignore que cet engagement des deux fidèles de Gérard Holder est le dernier épisode d’un long malentendu entre deux hommes qui avaient choisi de s’ignorer alors qu’ils ont en commun l’envie d’être utile à leur pays.

Que Rodolphe Alexandre devienne, à 63 ans, le premier président de la toute nouvelle Collectivité Territoriale de Guyane, voilà donc qui ne surprend personne, a fortiori ceux qui l’ont côtoyé quand il était étudiant. Le destin était écrit, et, dans les couloirs de l’Université de Bordeaux III Michel de Montaigne, ceux qu’il côtoyait ne doutaient pas qu’un jour le jeune homme deviendrait quelqu’un, tant on le remarquait, et par son intelligence, au-dessus de la moyenne, et par sa manière d’aller vers les autres, chaleureuse, avec un je-ne-sais-quoi de ténacité.

On rappellera que le Président de la nouvelle CTG est l’un des rares hommes politiques guyanais à avoir appelé à voter « non » au référendum local du 10 janvier 2010 sur le passage de la Guyane au statut de Collectivité d’Outre-Mer. Lors de la consultation locale du 24 janvier 2010, portant cette fois sur la fusion des compétences de la Région et du Département au sein d’une unique Collectivité au sens de l’article 73 de la Constitution, il a défendu cette fois-ci le « oui », qui a recueilli plus de 57 % des voix.

En obtenant cette double victoire, Rodolphe Alexandre a manifesté l’instinct du leader et gagné l’aura du chef.

Son ambition actuellement, si elle devait s’exprimer sans fard, serait d’obtenir du législateur la possibilité d’aller très loin dans la définition d’une politique de développement ainsi que dans la mise en place des mesures concrètes censées l’incarner, tout en évoluant vers l’article 74.

Au passage, le Président de l’ex-Région Guyane dévoile un trait essentiel de son engagement politique. Il appartient, fût-ce à une moindre mesure qu’Alain Tien-Liong, à une génération de dirigeants guyanais pour laquelle l’appartenance à la République française n’est pas une mystique. Rodolphe Alexandre s’intéresse à la Guyane avant de se passionner pour l’Hexagone. Celui-ci n’est pour lui qu’un instrument et un cadre d’action. Il s’en saisit quand cela peut faire avancer ses idées. Il s’en méfie quand il voit que Paris devient soit un carcan soit le levier de la mise sous cloche de la Guyane.

Avec Guyane Rassemblement, sa nouvelle formation politique, il entend forger un outil à sa main, c’est-dire un parti, un vrai, sûr de son identité et fier de son autonomie.

Il est vrai que Pour une Guyane audacieuse, la liste conduite pour la Collectivité Territoriale de Guyane par Alain Tien-Liong, a rassemblé sous ses couleurs un nombre inespéré de suffrages. Ce qui autorise son chef de file à considérer qu’il est solidement implanté dans le paysage, qu’il incarne l’alternative sur l’échiquier politique et qu’il peut s’appuyer sur un réseau d’élus et un tissu de militants bien décidés à engranger leur moisson de voix aux prochaines élections municipales.

Assez curieusement, l’opinion a commencé à converger vers la liste Pour une Guyane audacieuse au moment même où, les uns après les autres, les têtes de liste adverses entraient en scène. Sans doute une coïncidence. Est-ce pour autant un hasard ? Tien-Liong, dans les médias, n’était guère différent de ce qu’il a toujours été. Pédago, politique, un brin austère. Ses arguments en faveur du développement de la Guyane n’étaient guère originaux par rapport à ceux que les autres candidats déroulaient, chaque soir, de meeting ne meeting. Mais eux parlaient, alors que lui, on l’écoutait. Audience plus que respectable pour un impact maximal. Pour comprendre ce mystère, un mot suffit : autorité. C’était la marque du nouveau Alain Tien-Liong. Il ne s’imposait pas. Il en imposait. Nuance. Inlassablement, il rappelait l’importance, à ses yeux, d’une redéfinition des rapports de l’Etat avec la Guyane, invoquait la création d’un « modèle guyanais », conçu comme un cadre utile et une étape nécessaire dans la construction d’une société guyanaise dont l’enjeu transcende le clivage gauche-droite.

Tout cela a suffit à Alain Tien-Liong pour se forger une nouvelle crédibilité à même de donner le change à Rodolphe Alexandre.

Leur décision d’enterrer la hache de guerre pour se consacrer à la défense exclusive des intérêts de la Guyane, les deux hommes l’ont révélée le soir même du second tour de l’élection à la CTG, en direct sur le plateau de Télé-Guyane 1ère. C’est peu dire qu’ils ont été bien inspirés.

Ceux qui  doutaient encore des difficultés dont souffre la Guyane ont pu observer, pendant la campagne électorale, que quelque chose est bel et bien cassé dans le pays, un ressort intime et psychologique qui pousse à la démobilisation et incite à la révolte. Tous les signaux d’alarme sont aujourd’hui au rouge. La crise est loin d’être derrière nous, le chômage va encore augmenter, tout comme l’insécurité, et les mécontentements vont s’accumuler pour se traduire par des mouvements sociaux et des grèves dans un climat dont on ne peut exclure qu’il devienne émeutier.

 

 

 

* L’article s’intitule Chronique d’un duel annoncé