Tribune – RenĂ© Ladouceur - De quelque milieu social que soient issus les Guyanais et quelle que soit leur appartenance politique, voici les deux raisons pour lesquelles ils sont aujourd’hui rĂ©solus Ă  souhaiter que Gauthier Horth, le prĂ©sident de la FĂ©dĂ©ration des OpĂ©rateurs Miniers en Guyane, puisse gagner son immense et audacieux pari.

La premiĂšre est que sa garde Ă  vue et surtout les motifs invoquĂ©s pour sa mise en examen ont constituĂ© Ă  eux seuls une terrible humiliation pour la Guyane tout entiĂšre. Une humiliation qui au fur et Ă  mesure que durait la garde Ă  vue s’est transformĂ©e en exaspĂ©ration.

Autant et peut-ĂȘtre plus que l’adoption, en 2008, du SchĂ©ma DĂ©partemental d’Orientation MiniĂšre qu’avaient pourtant rejetĂ© les deux CollectivitĂ©s majeures que sont le Conseil rĂ©gional et le Conseil gĂ©nĂ©ral.

Autant sinon plus que les dĂ©sormais fameux 150 kilos d’or extraits, en octobre 2012, du tribunal de Cayenne en toute discrĂ©tion et rapatriĂ©s dans l’Hexagone. Ces 150 kilos d’or, en vĂ©ritĂ©, venaient de l’accumulation des prises effectuĂ©es depuis 2007. Le mĂ©tal avait beau ĂȘtre amalgamĂ©, au cours de l’or d’alors (42 000 euros le kilo) il ne valait pas moins 6,3 millions d’euros.

Cela tombait bien. La Guyane payait –et continue Ă  payer- un lourd tribu Ă  l’orpaillage clandestin et son retard de dĂ©veloppement se creusait –et continue Ă  se creuser- chaque jour davantage. Paris n’a pourtant pas cru utile de consacrer les 6,3 millions d’euros Ă  satisfaire les nombreux besoins encore primaires en Guyane. On rappellera qu’ici le PIB par habitant est de 15 294€ contre 30 633€ dans l’Hexagone et qu’1/4 de la population vit sous le seuil de pauvretĂ©, les Guyanais d’origine bushinenguĂ©e Ă©tant les premiers touchĂ©s. Paris voudrait donner raison Ă  tous ceux qui doutent de sa volontĂ© de dĂ©velopper la Guyane qu’il ne s’y prendrait pas autrement.

La seconde raison qui milite en faveur de la mobilisation des Guyanais autour de Gauthier Horth peut se rĂ©sumer dans la constatation suivante : l’État ne cĂšde toujours pas Ă  la Guyane le foncier dont elle a besoin pour construire son dĂ©veloppement.

En 2030, selon les prĂ©visions de l’INSEE, la Guyane sera peuplĂ©e de plus de 500 000 habitants et aujourd’hui 92% de la population vivent sur 5% du territoire. Or plus de 95% du foncier guyanais appartiennent Ă  l’Etat, 3% Ă  des privĂ©s et moins d’1% aux collectivitĂ©s. Autrement dit, c’est le monopole de l’Etat qui rend le foncier trĂšs rare et donc influe sur l’augmentation du prix du marchĂ©.

Qui plus est, la Guyane est le seul dĂ©partement oĂč l’Etat s’exonĂšre de la taxe fonciĂšre non-bĂątie. On sait aujourd’hui que cette taxe sur le foncier non bĂąti reviendrait Ă  5 M€ rien que pour la part du Conseil gĂ©nĂ©ral, et que chaque annĂ©e, en raison de l’insuffisance du cadastre actuel, les communes de Guyane perdent 47 Millions d’euros. Alors qu’il y a urgence Ă  substituer un nouvel ordre Ă  celui-ci, Ă  mailler le territoire en un ensemble cohĂ©rent, Ă  soutenir et Ă  accompagner une vraie politique d’amĂ©nagement du territoire, l’Etat se love dans le statuquo. Dans le projet de loi sur la modernisation du droit en Outre-Mer, les sĂ©nateurs Antoine Karam et Georges Patient ont tout de mĂȘme obtenu la crĂ©ation de forĂȘts communales qui doivent ĂȘtre exonĂ©rĂ©es des frais de garderie versĂ©s Ă  l’ONF.

OĂč est le rapport avec le pari de Gauthier Horth ? En choisissant d’investir l’intĂ©rieur de la Guyane en dĂ©pit de tous les obstacles qui se dressent sur son chemin, l’ex-journaliste a renvoyĂ© aux Guyanais l’image qui colle parfaitement Ă  leur Ă©tat d’esprit actuel. Il est temps, pensent-ils, que la Guyane cesse de leur Ă©chapper. Il faut donc qu’ils s’approprient leur espace, investissent leur territoire, y circulent de part en part, crĂ©ent leur propre entreprise, de prĂ©fĂ©rence du cĂŽtĂ© de la Guyane profonde, lĂ  oĂč l’accĂšs leur est encore interdit.

A l’inverse, en ordonnant l’arrestation de Gauthier Horth, les juges ont brusquement fait remonter Ă  la surface ces deux principaux griefs que les Guyanais formulent contre l’Etat : son manque d’ambition pour la Guyane et son incapacitĂ© Ă  mettre un terme au pillage de ses nombreuses ressources. Lorsqu’on consulte une carte Ă©cologique de la Guyane, on rĂ©alise rapidement que mis bout Ă  bout le Parc amazonien, les rĂ©serves naturelles nationales et les rĂ©serves biologiques domaniales occupent Ă  eux-seuls prĂ©s des deux tiers du territoire. Y-a-t-il encore de la place pour un dĂ©veloppement endogĂšne, au service de la Guyane et surtout des Guyanais ?

C’est dire si l’affaire Gauthier Horth n’est pas aussi banale qu’elle y paraĂźt. Elle rappelle d’ailleurs un manuscrit, sans titre, de RenĂ© Maran retrouvĂ© il y a maintenant trois ans et qui date de 
.1946. Son hĂ©ros emprunte beaucoup Ă  Gauthier Horth. Il est journaliste comme lui et se passionne pour l’or. Ses articles racontent par le menu les orpailleurs qui affluent sur le Maroni, les villages qui se crĂ©ent, les maisons qui se construisent, les familles qui s’agrandissent, les abattis qui se multiplient, les commerçants qui s’installent, les entrepreneurs qui prospĂšrent, la vie sociale qui s’organise, la cohĂ©sion sociale qui se forge. Le placer Paul Isnard, Ă  quelques encablures de Saint-Laurent, est devenu un village tellement important qu’on l’appelle dĂ©sormais par ses initiales : PI. L’intĂ©rieur guyanais, on le devine, est parfaitement habitĂ© et l’amĂ©nagement du territoire prend forme. On peut se rendre de Maripassoula, commune du grand ouest, Ă  SaĂŒl, situĂ©e au cƓur de la Guyane, en empruntant des chemins agrestes et parfaitement entretenus, frĂ©quentĂ©s de jour comme de nuit. Avec l’avĂšnement de la dĂ©partementalisation, en 1946, tout se gĂąte. Les orpailleurs guyanais sont sommĂ©s de plier bagage pour regagner le littoral. Les familles s’en vont. Les commerces ferment. Les abattis sont abandonnĂ©s. A SaĂŒl, le grenier de la Guyane, la production maraĂźchĂšre tombe Ă  zĂ©ro et des garimpeiros, armĂ©s de machettes et de fusils, rĂŽdent. La Guyane abrite encore une importante administration pĂ©nitentiaire. La zone cĂŽtiĂšre se distingue du territoire de l’Inini, placĂ© sous un statut administratif spĂ©cial et qui a pour vocation la protection exclusive de la population amĂ©rindienne. La scĂšne, l’a-t-on bien compris, est censĂ©e se dĂ©rouler en 1946. Comme pour rĂ©sumer son rĂ©cit, RenĂ© Maran fait prononcer Ă  son hĂ©ros, soudain perclus de doutes, cette phrase : « Les intĂ©rĂȘts de la France et ceux de la Guyane ne sont pas particuliĂšrement convergents ». Qui a dit que l’auteur de Batouala* n’est pas d’actualité ? En ce sens, l’affaire Gauthier Horth pourrait bien n’ĂȘtre que la pointe avancĂ©e d’un malaise de plus en plus profond entre Cayenne et Paris.

 

René Ladouceur

*Batouala est le titre du livre grùce auquel René Maran a obtenu le Prix Goncourt en 1921.