Tribune – Lettre Ouverte aux Electeurs et aux Candidats - Partout, dans toutes nos communes, les attentes des populations sont nombreuses intenses et peuvent même paraître contradictoires, tant la situation de la Guyane est dégradée, déséquilibrée et préoccupante.

De fortes attentes

Malgré les divers efforts des politiques publiques mises en œuvre depuis les années 1980, nos difficultés d’insécurité, d’éducation, de santé, de logement, d’emploi, d’insalubrité, de pauvreté, d’immigration clandestine, d’activités illicites, de continuité territoriale, de « désordre social » … restent récurrentes et toujours sans réponse. Certaines de nos communes demeurent au stade moyenâgeux avec un accès limité et aléatoire à l’électricité, à l’eau potable, au transport, aux soins médicaux, à l’éducation … Pourtant, il suffirait d’une attitude et d’une politique volontaristes pour répondre aux attentes, pour surmonter toutes ces difficultés, dont les racines résident dans la nature de notre sous-développement.

Comment, dans ces circonstances et à l’occasion des élections du 6 et 13 décembre 2015 relatives à l’installation de la Collectivité Territoriale de Guyane (CTG), ne pas être interpelé par les discours surannés d’une classe politique vieillotte qui depuis plus d’un quart de siècle ne s’est pas véritablement renouvelée et n’assume pas la désastreuse gestion des collectivités locales. Elle continue de faire les mêmes constats, de proposer les mêmes solutions et de véhiculer les mêmes arguments obsolètes et insidieux comme par exemple : «l’Etat détient 90 % des terres, alors que nous en avons tant besoin». Elle ignore-sans doute que, là, n’est pas notre vrai problème foncier. Nous disposons de 8 400 km2 (10 %), pour de 250 000 habitants, alors que la Martinique se contente de 1 125 km2 pour 400 000 hab., Le Qatar de 11 586 km2 pour 2 144 101 hab. …

Un diagnostic erroné et une gouvernance défaillante

Pour sortir la Guyane de son sous-développement, il est urgent que cette classe politique d’aujourd’hui se remette en cause et d’adhérer aux analyses des vrais spécialistes[1] du développement et de l’aide à la décision. D’autant que les caractéristiques de notre sous-développement, nos vrais handicaps, ne sont pas ceux qui sont traditionnellement convenus, mais les mêmes que ceux des pays les moins avancés, hormis les institutions ; des pays où cohabitent, sans effet d’entrainement, un secteur traditionnel et informel imprégné de la pensée « magique » avec un secteur moderne. La Guyane possède en effet des institutions démocratiques modernes qui savent garantir l’intégration, la cohésion et le progrès. Mais, dévoyées par le laxisme, l’animisme, le clientélisme et l’autoritarisme, elles nourrissent des inégalités, du désordre social et paralysent le progrès. Il ne saurait donc avoir de développement sans l’assainissement de la société guyanaise, le rétablissement de l’ordre et une gouvernance locale opérationnelle. Car le développement est un processus complexe de progrès qui ne se décrète pas, ni ne se réduit pas à un simple catalogue de mesures, ni à la croissance économique…. Il requiert une stratégie de profondes transformations sociétales et une gouvernance qui sache conjuguer la mise en œuvre des divers leviers institutionnels, économiques, sociaux et culturels.

Or, à l’évidence, la gouvernance de la Guyane est en cause. Cette gouvernance est bicéphale et dyarchique avec d’un côté les services de l’Etat dans un rôle de missions régaliennes (police, défense, diplomatie, sécurité, justice et pouvoir normatif), d’assistance et de contrôle de légalité, et, de l’autre, les collectivités territoriales dont les missions sont directement attachées à la proximité, à l’action sociale et au développement. Mais, toutes ces missions ne sont pas pleinement remplies. L’Etat semble impuissant à juguler l’insécurité, l’immigration clandestine, le pillage de nos ressources naturelles, les activités illicites … Quant aux collectivités locales, elles sont improductives et paralysées par des dysfonctionnements, des incompétences, des gaspillages … Le drame est que ces deux moteurs du développement ne sont pas en phase. Ils n’ont pas de vision et de stratégie communes, ni n’entretiennent pas de dialogues constructifs et consensuels. Pire, trop souvent, ils sont dans un rapport de force absurde et sans issue pour le développement. Aussi, pour sortir de ces impasses et surmonter nos handicaps, la vocation de la future CTG devra donc être d’unifier, de participer au côté de l’Etat au rétablissement de l’ordre et de piloter le développement.

La vocation de la CTG

En fusionnant les compétences du Département et de la Région, la CTG sera en mesure d’être le maître d’œuvre de l’organisation territoriale, de l’intégration, de la cohésion sociale et du développement, pourvu qu’elle sache s’organiser et se doter des outils adéquats. En disposant de l’expertise appropriée, elle pourra engager avec l’Etat un dialogue constructif, consensuel et s’attacher à fédérer l’action publique locale, à mutualiser en réseau les administrations locales pour que chaque commune, conçue comme un nœud du réseau, dispose de l’expertise nécessaire et soit en mesure de fournir à sa population une offre complète de services publiques de qualités… S’agissant de l’organisation et du fonctionnement des services publics de l’Etat et de l’adaptation législative et réglementaire aux réalités locales, qu’autorise d’ailleurs l’article 73 de la Constitution, l’urgence sera de recenser toutes les anomalies, de les analyser et de proposer au Gouvernement, après des études d’impact, des solutions adaptées.

Mais le développement ne se limite pas à sa seule dimension sociale et culturelle, notamment au rétablissement de l’ordre, à l’éradication des activités illicites, à la lutte contre le communautarisme, à la mutualisation des énergies, au changement de mentalités … La CTG devra aussi, et surtout, pleinement piloter le développement économique et faire converger les activités vers l’industrialisation, l’exploitation des ressources naturelles et la substitution aux importations. A cette fin, il lui faudra concevoir ce que seront les sociétés développées de demain et négocier avec les intéressés (Etat, EDF, Télécom …) une planification équilibrée et durable de l’aménagement du territoire et la mise en valeur de ses ressources. Elle devra dans cette perspective s’investir dans la compréhension et la résolution de nombreuses problématiques. Lesquelles réclament que l’on soit bien conscient que la 3ème révolution industrielle est en cours et, avec le réchauffement climatique, reconfigure les climats, la géographie et la nature des sociétés où se profilent déjà l’automatisation, la miniaturisation, l’interconnexion des objets, l’intelligence artificielle et la reproduction (artificielle) du vivant. Dans quelques années, les voitures seront électriques et les stations d’essence n’auront plus lieu d’être, ou transformées en bornes électriques ; la ville sera intelligente ; les technologies seront non polluantes …

D’importantes ressources financières potentielles

Sans un changement radical de logique budgétaire et financière, le développement de la Guyane restera encore une chimère dans six ans, lors du renouvellement de l’Assemblée de la CTG. Avec un budget annuel de fonctionnement de l’ordre de 600 millions d’euros et plus de 3 000 agents, la CTG ne sera pas en mesure de faire des économies et de dégager suffisamment d’autofinancement si elle ne procède pas à la modernisation de son administration, à un changement de stratégie financière et au redéploiement du personnel. Par contre, elle pourra réaliser d’importantes économies en adoptant une organisation électronique en réseau et en mettant le surplus de personnel, après négociation, à disposition des entreprises (y compris communes, associations …), qui, éventuellement, pourraient prendre en charge une partie de la rémunération. Ainsi ses charges diminueraient, sa productivité augmenterait et l’accroissement des activités de la CTG et des entreprises impacterait positivement les ressources fiscales de la CTG, tout comme celles qui résulteraient de l’assainissement de la société guyanaise et du développement. En particulier, le gel des terres, les activités informelles, le travail au noir, le cadastrage, l’incivisme fiscal, la traçabilité de la circulation monétaire … constituent d’importantes sources potentielles de recettes. Mieux, il faut savoir que le montant des soldes annuels nets des transferts publics (entrée-sortie) cumulés depuis dix ans (2005) est d’au moins 10 milliards d’euros, mais on ne les retrouve pas dans la masse monétaire locale, ni dans les actifs de nos banques (2,9 mds).

Bien sûr, le développement de la Guyane n’est pas aussi simple à réaliser ; c’est une affaire de spécialistes qui renvoie à la prise de conscience des élus, des citoyens qui les approuvent et leur capacité à se remettre en cause.

Finalement, tout l’enjeu des élections du 6 et 13 décembre 2015 est de doter la CTG d’une Assemblée et d’un Président vertueux, et, à défaut, d’une équipe composée de femmes et d’hommes responsables, ouverts au dialogue consensuel, conscients de l’importance de l’expertise et capable de rompre avec le laxisme, le clientélisme et l’opacité pour adopter une gouvernance démocratique transparente, une culture d’objectif et de résultat, des méthodes modernes de management … De leur prise de conscience et de leur capacité à renoncer à leurs certitudes, dépendra pour longtemps l’avenir de la Guyane.

 

Cayenne le 16 novembre 2015

Nestor RAJOU, Président d’E&D



[1] L’utilisation du terme est galvaudée et, trop souvent, on déclare spécialiste n’importe qui. Des personnes très instruites, et même des docteurs en économie, ont une vision saugrenue du développement. Les spécialités en économie sont comme en médecine où l’on ne confond pas généraliste, cardiologue, neurochirurgien …