Par Yves-Léopold Monthieux

On avait été surpris que l’ancien dictateur d’Haïti pût rejoindre son pays dans la plus grande indifférence, après qu’il en fût chassé. Sa mort réveille les consciences d’intellectuels ainsi que les douleurs de parents des victimes de la famille Duvalier. Cependant, il n’est pas sûr que les Haïtiens descendront dans la rue pour manifester contre les obsèques nationales décidées par le président Michel Martelly.

Aussi, le Président pourrait se trouver en phase avec la population haïtienne. Après 25 ans de résidence surveillée en France, Jean-Claude Duvalier regagna son pays où son retour volontaire n’entraîna pas de manifestation sérieuse de rejet. La procédure judiciaire qui le visait se poursuivait avec une lenteur qui lui a permis de mourir dans son lit, comme tous les présidents haïtiens déchus. La situation politique et juridique de Jean-Bertrand Aristide n’est guère différente. Comme Duvalier, il a ses partisans. Ceux-ci dressent des barricades pour empêcher son arrestation qui ne semble pas être le premier objectif de la justice haïtienne.

Cette  situation appelle trois observations.

D’abord, les présidents haïtiens font preuve d’une grande magnanimité à l’égard de leurs prédécesseurs, qu’ils soient dictateurs ou non. Les coups d’Etat de Haïti ne sont sanglants que pour le peuple. Les dirigeants déchus sont tranquillement « remis à leurs parents » à la frontière, dans l’espoir jamais déçu, pour ces derniers, de rentrer chez eux. Baby Doc a connu un sort plus spectaculaire, mais de même nature, que les autres. Sans doute, les nouveaux dirigeants espèrent-ils inconsciemment qu’il soit tenu compte de cette clémence s’ils devaient être déposés, à leur tour.

Par ailleurs, l’opinion est très répandue au sein de la population, selon laquelle la situation ne s’est pas améliorée depuis le départ de Duvalier, bien au contraire. « La vie était moins difficile économiquement quand il était au pouvoir », dit-on. Un ressortissant d’Haïti ne disait pas autre chose ce lundi 6 octobre 2014 sur ATV. Il indiquait que la population est aujourd’hui victime d’une plus grande insécurité, avec de nouvelles formes de délinquance de droit commun, notamment les enlèvements de personnes privées. Tandis que les violences d’antan étaient surtout d’ordre politique. En réalité, les délinquants seraient, selon les Haïtiens, les principaux bénéficiaires des libertés apportées par la démocratie.

Enfin, les beaux esprits s’accrochent volontiers à la conception binaire du « tout blanc ou tout noir » qui est, à mes yeux, intellectuellement paresseuse. « Auriez-vous préféré que la dictature continue ou estimez-vous que Haïti n’a pas droit ou ne mérite pas la démocratie » ? C’est par cette question primaire et accusatoire qu’un critique avait réagi à une chronique où je m’étais étonné qu’on ait voulu appliquer sans condition et sans délai une constitution presque parfaite au plan démocratique, à un pays aussi fortement marqué par la dictature, la pauvreté et l’illettrisme. J’évoquais, bien entendu, le texte de la constitution conçue et mise en vigueur depuis le départ de Duvalier. Je précisais qu’en matière de démocratie on ne passe pas du jour au lendemain des ténèbres à la lumière et qu’il fallait, à mon avis, un sas entre deux régimes aussi fondamentalement différents.

Valable pour Haïti, les faits viennent rappeler, 30 ans plus tard, que la règle vaut pour le Moyen-Orient, où l’Occident a cru pouvoir imposer la démocratie par la force.

L’échec d’Haïti tient donc également à la légèreté de constitutionnalistes qui, en guise de démocratie et sans tenir compte des réalités, ont voulu imposer à ce pays le fruit d’un exercice d’école. Ainsi, en raison de la survie, voire de l’aggravation des maux déplorés sous l’ère duvaliérienne, les Haïtiens portent aujourd’hui un jugement moins sévère sur Jean-Claude Duvalier.

Le président Michel Martelly les a peut-être compris.

le 7 octobre 2014