Tribune – René Ladouceur | Par association d’idées, j’ai brusquement repensé à l’étrange formule de François Mitterrand sur les « forces de l’esprit » en écoutant, l’autre mardi sur Radio Péyi, s’exprimer le Responsable politique Jean-Marie Taubira, auteur d’une tribune pour le moins corrosive sur ce qu’il est convenu d’appeler  le maelström Matoury-Iracoubo-Régina . Le rapport entre les deux ? Même quand on n’en peut plus des analyses convenues, du politiquement correct et de la langue de bois, il faut garder confiance. Et patience.

En Guyane, le système médiatique a beau cumuler des défauts, il ne possède pas moins de rudes qualités. Une parole vraie, une analyse dissidente, une opinion réfléchie finissent tôt ou tard par entrer dans la forteresse. Et s’y font entendre. Par moments, les propos de Jean-Marie Taubira prenaient même un accent stupéfiant tant ils venaient corriger l’interprétation de la crise politique à Matoury mille fois psalmodiée, sans plus d’examen, par les médias. Les forces de l’esprit introduisent ainsi un peu d’air, une respiration, un déblocage de l’intelligence collective. Il est vrai que le Secrétaire général du Parti Progressiste Guyanais était interviewé par Jean-Marc Kromwel, ce journaliste qui a l’art d’honorer magnifiquement notre métier. Ceux qui le connaissent savent avec quelle patience attentive il recueille les témoignages, sans – jamais – céder à la hâte du jugement. Lorsqu’on écoute Kromwel, on repense inévitablement à cette précieuse mise en garde de Nietzche, que l’on enseigne encore dans les écoles de journalisme : « Ne pas rire, ni déplorer, encore moins maudire mais comprendre. » En somme, toujours mettre de côté ses propres certitudes pour tenter de comprendre, avant d’être capable d’expliquer.

Ce mardi 26 avril, sur Radio Péyi , Jean-Marie Taubira a beaucoup parlé du budget communal, ce sujet qui fâche tant à Matoury mais aussi à  Régina et à Iracoubo. Le budget communal, martela notre homme, est l’acte fondamental de la gestion municipale car il détermine, chaque année, l’ensemble des actions qui seront entreprises. Le budget de la commune est donc un acte politique fort, surtout dans notre région où les Guyanais ont tant rêvé et leurs élus se sont tant battus pour disposer du pouvoir de libre administration, sans la tutelle par trop envahissante, et parfois condescendante,  de l’Etat. Précieux moment sur les ondes de Radio Péyi. On y entendait une de ces voix – bien trop rares – dans les médias guyanais et qui, à l’instant, nous tirent l’oreille parce qu’elles sonnent juste. Ces voix qui, à force de respirer l’intelligence, éclairent, tout soudain, le fouillis de l’info en proposant une « explication » plus utile que dix mille invectives. Jean-Marie Taubira s’est exprimé ce matin-là avec une précision, une netteté et un courage qu’on est en droit d’attendre des politiques. Sans en rajouter dans la gesticulation ou la grandiloquence, il a expliqué en quoi le rejet du budget dans les trois communes en question illustre une régression de notre conscience politique. Ces refus ont pour effet de saper, quoique de façon imperceptible, les fondements mêmes de la délibération démocratique. Dans la voix de l’homme perçait on ne sait quelle sincérité qui, à elle seule, tempérait le contenu de ses propos et produisait un effet rassurant. Sans même s’en rendre compte, en exprimant sans tricher le fond de sa pensée, il nous donnait à comprendre l’importance de la politique, au sens premier du terme, dans un pays en construction comme le nôtre.

Au vu de ce que diffusent jour après jour les médias, on perçoit bien une déliquescence bien plus générale. Au-delà de l’insécurité galopante, de la crise sociale persistante ou de l’abstentionnisme électoral grandissant, un vrai péril menace, en effet, la Guyane.

C’est une affection douce, indolore, invisible et donc d’autant plus redoutable. Chez nous, depuis quelques années, le discours dominant consiste en une célébration dévote autant qu’irréfléchie des coalitions de circonstance ; il faut plutôt y voir le signe d’un affaiblissement alarmant des convictions politiques (au sens noble du terme) et la prévalence d’une indifférence aux conséquences possiblement désastreuses. Car l’indifférence conduit tôt ou tard à une capitulation douce devant l’intérêt général, pour lui préférer les intérêts personnels ou catégoriels, les calculs politiques, les manœuvres à court terme.

La paisible rébellion de Jean-Marie Taubira nous rappelle donc combien il est nécessaire de sortir du culte de la coalition de circonstance, sans vision commune, pour mieux imaginer, hors des sentiers battus, la société guyanaise à cinq, dix ou quinze ans.

Et pour cause. S’extraire du culte de la coalition de circonstance conduit à réfléchir sur le divorce actuel entre la philosophie et le politique. La politique et le politique sont en effet deux choses bien distinctes. La première illustre un complexe de pouvoirs, d’opinions et de représentations tandis que le second traduit la recherche du bien commun et de la participation de tous à cette entreprise. Si, en Guyane, la politique, par nature insubmersible, se porte plutôt bien comme organisation, reflet et caricature de la société, il en est tout autrement du politique, qui a besoin, pour être efficace, d’un grand dessein qui hisse les habitants du pays au-dessus d’eux-mêmes, la société guyanaise jusqu’au point de conciliation de sa tradition et de ses ambitions, les responsables politiques au-delà de leurs intérêts personnels.

A Matoury comme à Iracoubo ou à Régina, les élus dissidents ont démontré que non seulement ils sous-estiment la suspicion que suscitent leurs propositions et, plus encore, leur posture péremptoire mais surtout qu’ils évaluent mal la perception qu’ont les Guyanais d’une Guyane dont l’extraordinaire mutation les inquiète chaque jour davantage.

Même l’élection de Cornélie Sellali Bois-Blanc, à Iracoubo, n’a pas trouvé grâce aux yeux de ces élus. L’élection de ce Maire d’origine amérindienne, qui s’exprime dans un créole des plus parfaits, est pourtant chargée d’une signification bien au-delà de son apparence. Cornélie Sellali Bois-Blanc  incarne la figure rédemptrice d’une Guyane enfin tournée vers une émancipation articulée autour de ses trois composantes de base : les Amérindiens, les Bushinengués et les Créoles.

Preuve sans doute que si le trajet vers cette nouvelle Guyane sera jonché d’obstacles et de convulsions, l’évidence finira par s’imposer, comme se disloque une banquise. Les forces de l’esprit parviennent toujours à bousculer les catéchismes. Même laïques.

Photo : Capture écran ATG