Par Nestor Radjou*

La départementalisation est l’aboutissement d’une longue revendication pour l’égalité au sein d’une organisation coloniale ségrégationniste et c’est la loi du 19 mars 1946 qui fait de la Guyane un département français à part entière ; elle substitue le Préfet au Gouverneur, l’administration départementale à l’organisation coloniale et le droit commun (l’égalité législative) à la législation coloniale (fondée sur la spécialité législative). Dès lors, la gouvernance change de logique en adoptant l’assimilation comme principe et la spécialité comme l’exception.

Pour autant, dès l’origine, le législateur reconnaît que les spécificités de l’Outre-mer (OM) nécessitent l’adaptation législative, laquelle est prise en compte par l’introduction de l’article 73 de la Constitution 1946. Mais l’introduction d’un droit spécifique pour OM se heurte à la vision restrictive du monde de l’époque, encore dominée par la pensée unique et ses modèles standards, universels et uniformes qui ne conçoivent pas encore une « République une et indivisible » dans la diversité.

De plus, l’après 2ème guerre mondiale est marqué par la décolonisation et l’affrontement idéologique (Est-ouest), lesquels nourrissent dans les années 1950-70 des revendications indépendantistes et qui conduisent à une méfiance de l’Etat à l’égard de la population locale autochtone. Une situation qui se traduit par des rejets de l’assimilation et qui s’accompagnent de répressions, d’une justice partiale et d’une administration de clans et de privilèges. L’ordonnance du 15 octobre 1960 instaure un régime d’exception qui dote le Préfet d’un véritable pouvoir discrétionnaire, d’autant qu’il a en charge, sur le plan politique et administratif, l’exécutif du Conseil général ainsi que le contrôle de la légalité des CT. Le Préfet pouvant remettre en cause les choix et les décisions des élus. Dès lors, rien n’avait vraiment changé aux yeux des Guyanais. Face à un embryon d’administration locale, d’ailleurs aux « ordres », se dressent de puissants censeurs, les services locaux de l’Etat que dirige une « caste » de fonctionnaires métropolitains, souvent imprégnés d’un état d’esprit colonial et de prédation. A l’arbitraire colonial succède l’arbitraire préfectoral et administratif. Déçue, la gauche guyanaise continue à regarder la France comme un Etat colonial.

La départementalisation a ainsi produit en Guyane, dans les années 50-60-70, un clivage idéologique entre une gauche[1] passéiste, «revancharde» et autonomiste (voire indépendantiste) et une population progressiste et attachée à la culture et aux institutions françaises, et engagée à poursuivre un dialogue constructif avec l’Etat. Ainsi, l’Etat devient un bouc émissaire et les artisans de la poursuite de l’intégration à la France des «valets» du colonialisme et des traîtres à la cause guyanaise. Cette mentalité de rejet systématique, et les comportements qu’elle génère, trouve leurs racines dans l’histoire de l’esclavage.

En effet, l’esclavage a créé une fracture sociétale ethnique avec d’un côté le maître et de l’autre l’esclave. Le maître, le « Blanc », possède un capital humain et foncier d’où il tire le meilleur pour son plaisir et l’esclave, le « Noir », lui, est réduit à une simple propriété privée du maître qui ne lui trouve d’intérêt que dans sa force de travail et sa capacité de reproduction.

Ainsi, pour n’avoir pas su réconcilier les Domiens et la Métropole, la départementalisation (qui ne s’est pas fait accompagnée de mesures pratiques appropriées d’intégration) a laissé se développer un choc de culture. La vision sacrée du Monde, les mentalités et les pratiques sociales héritées de l’esclavage, de la ségrégation et de l’économie de plantation ont créé un espace mental de vie locale antinomique aux institutions démocratiques et à la logique de marché.

Au début des années 80, la 3ème RI s’initie et la conception du monde change : la pensée unique est remise en cause, la diversité devient la véritable source de richesse et la mondialisation prend son essor. Aussi, dès 1981, le climat politique s’améliore, l’ordonnance d’exception de 1960 est abrogée, la décentralisation est en marche. Une fois de plus, la décentralisation ignore la dimension psychologique et culturelle de l’OM et aucune mesure d’accompagnement n’est prise pour réconcilier les Domiens avec la Métropole.

Pour autant, la loi de décentralisation de novembre 1982 recentre les compétences de l’Etat au profit des CT, fait des régions des collectivités territoriales à part entière, supprime la tutelle politique et administrative du préfet, consacre la libre administration des CT et prévoit, pour chaque DOM, une Assemblée unique que le Conseil constitutionnel censure de sorte que les DOM deviennent des régions monodépartementales (DROM) et, ainsi, deux CT se retrouvent superposées sur un même territoire, dont l’enchevêtrement des compétences ne va pas sans poser de problèmes

Par ailleurs, la décentralisation redéfinit les attributions du préfet, lequel devient un partenaire, un conseiller et, le cas échéant, un arbitre. Il n’est plus un censeur ! Et, désormais, toutes les collectivités sont libres de définir, dans le champ de leurs compétences et dans l’intérêt général de leur population, la politique qu’elles souhaitent mettre en œuvre sur leur territoire.

Ainsi, la décentralisation offre brutalement, en 1983, à toute une génération de Guyanais des occasions de richesse et de promotion sociale où la sélection ne réclame ni le mérite, ni la compétence.

Aujourd’hui encore, presque partout, on assiste à des dérives réglementaires, à des déficits budgétaires, à un gaspillage de ressources, à l’inertie administrative….

Les principales conséquences de ces politiques locales, fortement ressenties actuellement, sont l’absence d’expertise, le manque de culture économique, scientifique et technique, le laxisme administratif, le sureffectif, le déficit d’encadrement, le laisser faire… Aussi, la départementalisation et la décentralisation ont installé des institutions démocratiques modernes et un système de protection sociale des plus avancées qui, s’ils ont permis de hisser la Guyane au niveau de vie le plus élevé de son environnement, se sont par contre laissés dévoyer par des pratiques illicites (passe-droit, discrimination, corruption…) qu’ont nourri, d’une part, une certaine mentalité guyanaise, de tradition orale et de la pensée mystique (rancœur coloniale, ego démesuré, esprit de petit chef…), et, d’autre part, un état d’esprit des services déconcentrés de l’Etat resté fortement colonial. Une gouvernance locale de gaspillage et d’incompétence technique qui a conduit toute l’administration publique (tant les CT que les services de l’Etat) dans des impasses au point qu’elles ne sont plus capables, sans un traitement de choc, de remplir efficacement leurs missions. Le pire est qu’aujourd’hui, plutôt que de se remettre elle aussi en cause, la classe politique dirigeante se dédouane de toute responsabilité, accuse l’Etat d’être le seul coupable et tente de justifier tous ses échecs par une argumentation idéologique fallacieuse que véhicule une démarche d’autonomie.

En somme, plutôt que mutualiser leurs ressources sur des objectifs communs, les services publics opèrent dans un environnement conflictuel larvé, où à la rancœur coloniale des uns s’opposent l’arrogance, le mépris et voire le comportement colonial des autres.

Nestor Radjou est docteur en mathématiques et en économie

Pourquoi la Guyane ne se développe pas – Séminaire 2009


[1] Les notions de Gauche et de Droite en Guyane non pas la même signification qu’en Métropole. La gauche en Guyane est surtout une idéologie locale qui gère la rancœur colonialiste, voire  l’indépendance.