{Par René Ladouceur}

Pourquoi le dissimuler ? Je me sentais dans mon élément l’autre vendredi soir, chez Polina, à l’occasion de la présentation de la liste conduite par Gabriel Serville, à Matoury, en prélude aux prochaines municipales. J’ai enfin réentendu au moins le timbre et la conviction d’une belle voix guyanaise. Comme observateur engagé, j’ai frémi non pas seulement par ce que j’entendais, mais parce que se superposait à cette voix celle de Constant Chlore lors d’un meeting inoubliable à Saint-Georges de l’Oyapock.

Je n’ai pas été touché par la grâce, je ne suis pas aussitôt devenu un inconditionnel. Je suis habité par tous les doutes, les désenchantements et les méfiances que suscite l’immensité des problèmes auxquels est actuellement confrontée ma ville de Matoury. Je ne connais pas encore le détail du programme de Gabriel Serville.
Encore que tout ce qui a trait à l’émancipation par le savoir et à une utilisation rationnelle des deniers publics me paraisse salutaire. Mais il n’est pas à mes yeux l’homme providentiel, et cela est d’autant plus évident qu’il ne saurait y en avoir. Mais Gabriel Serville, avec un souffle nouveau et une fermeté chaleureuse, a développé une politique de la ville exactement comme je souhaitais qu’on le fît.
Il y a eu d’abord le chapitre consacré à la jeunesse. Cette jeunesse qui illumine de part en part la liste de Gabriel Serville. Le sujet l’inspire et le transporte. Il le connaît par cœur, et pour cause. L’actuel député de la première circonscription a été enseignant, avant de devenir chef d’établissement du second degré. Son ambition est de proposer un projet à même de faire reculer autant la fracture scolaire que la fracture numérique.

Un Conseil municipal des jeunes sera d’ailleurs mis en place pour sensibiliser cette frange de la population à la chose politique. Et à ce Conseil municipal vont s’ajouter des Conseils de quartier dont le représentant, partout, sur tout le territoire communal, assurera l’interface entre le quartier en question et la municipalité.

La question foncière, assez explosive à Matoury, n’a pas été en reste.
« N’ayez pas peur », a encore assené Gabriel Serville, sous un tonnerre d’applaudissements. « C’est vous qui donnez du pourvoir aux élus. La solution, c’est vous ».

C’est bien la fonction traditionnelle des campagnes électorales que de ramener la politique de l’idéologie à la sociologie : grande différence avec les sondages. Une campagne électorale a toujours pour effet de faire bouger les lignes ; un sondage, très rarement.

Dans tout ce que je viens de dire, je m’avise que je ne souligne pas la moindre solution miracle ou même originale pour triompher des orages qui s’amoncellent. Mais, de toutes façons, on ne saurait compter sur les meilleurs économistes pour ajouter de l’espérance à la séduction intellectuelle.

La ville de Matoury que j’aime est celle de Gabriel Serville et je souhaite que tous ceux qui ont choisi de résider chez nous découvrent qu’on peut être fier d’être matourien. Je me sens en pleine empathie avec cette commune en mouvement parce que je crois deviner ce qu’elle exprime de profond sans toujours le dire.
Il est vrai que nous autres Guyanais faisons partie des privilégiés. Depuis que l’on peut parler de la Guyane, de son territoire, de ses frontières naturelles, de ce destin où l’histoire et la géographie se sont bien davantage mariées pour le meilleur que pour le pire, la Guyane, selon l’un de ses plus ardents défenseurs*, est « un accident miraculeux ».

Il reste qu’à quelques semaines des élections municipales, Matoury séduit autant qu’elle inquiète. Porte d’entrée de la Guyane, Matoury veut aujourd’hui se donner un nouveau visage. On voit même des citoyens, comme stimulés par ces élections, s’organiser pour plancher sur des idées fortes. Enfin repenser la ville ensemble. Le Matoury nouveau devra se faire avec et pour la jeunesse, éternelle grande oubliée et qui porte pourtant beau la diversité si chère à la ville, malgré un chômage endémique et le désert culturel ambiant.

Cette effervescence, cependant, pourrait bien être privée de  lendemain. A preuve, le référendum, en 2010, sur l’autonomie de la Guyane. Il faudrait rappeler que le projet de loi relatif à la collectivité de Guyane, et de Martinique aussi d’ailleurs, est la traduction législative du vote des électeurs guyanais, et martiniquais donc, des 10 et 24 janvier 2010, par lesquels ils ont refusé le passage à l’article 74 de la Constitution puis approuvé la création d’une collectivité unique dans le cadre de l’article 73 de la Constitution.

Tout le monde était pourtant convaincu que la Guyane avait besoin de réformes structurelles et que les Guyanais, en tant qu’individus, avaient conscience de la nécessité de ces réformes. Donc, a priori, pas de problème pour mettre en place une réforme statutaire dès lors que le projet se fondait sur une large concertation.
Force est de constater que le projet s’est heurté, au final, à une opposition forte et systématique. Chaque Guyanais pris à part se déclarait pour la nécessité d’une autonomie accrue, mais s’est retrouvé uni aux autres, pour la rejeter.
Ce qui s’est passé en Guyane, avec cette affaire de changement de statut, ne relève pas de la politique ni de la sociologie, ni même de l’histoire, mais de la psychanalyse et de la littérature.

Il faudrait un grand écrivain pour raconter cette histoire étrange où des hommes et des femmes ont décidé qu’ils ne pouvaient pas se prendre en charge. Elie Stephenson, par exemple. Quand elle ne sublime pas les dépressions nerveuses, l’écriture romanesque explique l’inexplicable. Elle seule pourrait nous dire comment et pourquoi tant de Guyanais, refusent les évidences. A commencer par le fait que le développement de la Guyane n’est pas la priorité de la France.
Pourquoi cette vérité a-t-elle tant de mal à passer ? Sans doute parce que notre classe politique a oublié le précepte d’Aristide Briand, que citait si souvent Gaston Monnerville :  » Gouverner, c’est parler aux gens ». La démocratie ne consiste pas à penser que le peuple a toujours raison. Pourquoi d’ailleurs serait-il infaillible ? Elle consiste à penser que l’on ne saurait avoir raison tout seul contre le peuple. C’est une chose simple, dont on se persuade aisément dès que l’on devient candidat. Gabriel Serville est prévenu.

{*Docteur A. Henry La Guyane française, son histoire 1604/1946
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