Tribune – Lydie Ho-Fong-Choy Choucoutou | Dans le France-Guyane du 5 février 2016, en pleine période carnavalesque, un entrefilet, passé sûrement inaperçu par la plupart des lecteurs, nous annonce que deux maires, celui de la commune de Mana (Guyane) et celui de Chamblanc (France), village natal d’Anne-Marie Javouhey, oeuvrent de concert pour que la commémoration nationale du 10 mai, se déplace à Chamblanc. Ainsi, la religieuse Anne-Marie Javouhey serait honorée comme chantre de l’anti-esclavagisme et un mémorial dédié aux « esclaves affranchis », en 1838, à Mana, y serait pour l’occasion érigé. N’ayant pu faire accepter leur projet, au niveau national, les deux élus ont organisé, ce 10 mai, leur propre commémoration à Chamblanc. Une délégation guyanaise était sur place, ainsi que des membres du Comité de la Marche du 23 mai 1998, pour célébrer une Anne-Marie Javouhey qui « aurait affranchi des esclaves » avant 1848. Et si des générations de Guyanais ont été nourries dans le culte de la « mère Javouhey » et, en toute bonne foi, ont cru, que sa générosité l’avait conduit à libérer des esclaves avant 1848, les progrès importants de l’historiographie de la traite et de l’esclavage, depuis une quinzaine d’années, et tout particulièrement les travaux de Pascale Cornuel[1], nous incitent à rappeler les faits.

Anne-Marie Javouhey, fondatrice et supérieure de la congrégation des sœurs de Saint Joseph de Cluny crée, en 1828, sur les bords du fleuve, La Mana, un village de 87 personnes, incluant des religieuses et des jeunes hommes célibataires. Entre 1830 et 1832, elle possède 32 esclaves dont certains avaient été placés chez elle, par le gouverneur, après avoir témoigné contre leur maître, Saturnin Prus. Celui-ci avait bénéficié d’un non-lieu alors qu’il avait torturé à mort un marron capturé. Elle avait aussi accueilli quelques marrons et récupéré les esclaves d’un chantier forestier de l’Acarouany dont le responsable avait définitivement quitté la région.

Dans un contexte de crise du système esclavagiste et de résurgence de l’abolitionnisme réactivé par l’abolition décrétée le 1er août 1833, par le Parlement britannique, le gouvernement de la Monarchie de Juillet initie une expérience de plantation sans esclaves à Mana. Les autorités confient à Anne-Marie Javouhey les « Noirs de traite » c’est-à-dire les Africains victimes de la traite illégale, arrivés en Guyane entre 1827 et 1830.  De par la loi du 4 mars 1831, ils se retrouvent libérés mais contraints à un engagement de 7 ans sous la tutelle de l’administration coloniale. Les colons, inquiets de l’exemple inopportun que représente cette main-d’oeuvre au statut hybride, obtiennent que ces « libérés engagés » soient cantonnés aux ateliers des « Noirs du Roi ». Ils sont donc obligés de travailler comme des esclaves alors qu’ils ne le sont pas. En août 1838, en présence du gouverneur, 169 engagés mananais sont libérés définitivement et  les autres libérations s’étaleront sur les années suivantes.

En 1838, à l’occasion de la fin du contrat des « libérés-engagés », Anne-Marie Javouhey demande au gouverneur de « libérer ses esclaves » mais au lieu de leur faire bénéficier de l’ordonnance du 12 juillet 1832 qui leur donnait la possibilité d’être libres immédiatement, elle fait inscrire cette libération dans un engagement de 7 ans, à l’identique de celui dont relevaient les « Noirs de traite ».

S’affiche dans cette décision toute l’ambigüité de la posture de la « mère Javouhey » face à l’esclavage. Elle n’a jamais œuvré particulièrement à la suppression de celui-ci, elle a utilisé  les opportunités que lui offrait le système pour mettre en œuvre son projet de missionnaire. Les Africains, sont pour elle, des fils de Dieu, elle est convaincue qu’une fois christianisés, ils accèderont à la liberté car leur infériorité réside aussi dans leur paganisme. A ses yeux, « entrant à peine dans la voie de la civilisation[2] », seule une éducation chrétienne est la garantie d’un apprentissage à la liberté, d’où le contrôle, religieux, moral et économique, strict exercé par sa congrégation sur les habitants de Mana. Cette expérience ne va pas manquer de susciter l’animosité des propriétaires d’esclaves et des autorités coloniales, non parce qu’elle remet en cause le système esclavagiste mais parce que sa finalité économique s’oppose à la logique coloniale. En effet, à Mana, on privilégie les cultures vivrières au détriment des cultures d’exportation, tout en bénéficiant, de surcroît d’une exemption fiscale. Les uns et les autres parviendront à convaincre le ministère de mettre un terme à cette expérimentation en 1846. Et même si, Anne-Marie Javouhey a été la fondatrice d’un village d’hommes libres, privés momentanément de l’usage de leur liberté, force est de constater qu’on est bien loin de cette représentation iconique qui vise à faire d’elle un chantre de l’antiesclavagisme. Ses partis-pris sont indissociables de sa personnalité et surtout de la période, comme tels, ils s’ajoutent à la sophistication d’un système qu’il convient d’explorer en se gardant de tout schématisme.

Cette initiative du maire de Mana interroge, à plus d’un titre, car elle met en évidence une instrumentalisation de la commémoration. L’objectif est-il de conforter, chez les Guyanais, une approche émotionnelle et simpliste de leur histoire ? Lorsque cet élu de la République se fait, publiquement, l’écho d’une demande de canonisation, ne faut-il pas y voir, un mélange des genres? Et si l’intention n’est que de promouvoir un tourisme mémoriel, pour autant, pourquoi travestir les faits historiques ? Cette démarche révèle également une lecture tronquée d’un système oppressif, privilégiant les bons sentiments, alors que la complexité de celui-ci est aujourd’hui largement ratifiée par une historiographie en plein essor. Au-delà de ce qui pourrait s’apparenter à un coup médiatique, la priorité n’est-elle pas, à l’occasion des commémorations (10 mai comme 10 juin), de diffuser un savoir équilibré sur l’esclavage, un chapitre de notre histoire trop longtemps appréhendé de manière réductrice ? N’est-elle pas de rassembler autour de cette expérience traumatique, à la fois matrice de la société guyanaise et partie intégrante du récit national français? Si ces deux exigences ne sont pas au cœur des manifestations commémoratives, le risque est grand que l’injonction du devoir de mémoire ne se résume purement et simplement à de l’incantation.

 


[1]Une utopie chrétienne, Mère Javouhey (1779-1851), fondatrice de Mana, thèse sous la direction de  Claude Prudhomme, Université Lumière  de Lyon II, 2012.

[2]Lettre n° 384 d’Anne-Marie Javouhey à l’Amiral Duperré, ministre de la marine et des colonies, 10 avril 1838, Correspondance 1843-1848, éditions du Cerf, 1994, citée par Pascal Cornuel, in Mère Javouhey et l’esclavage, Guyane : Histoire & Mémoire, la Guyane au temps de l’esclavage, Ibis Rouge éditions, 2011, p. 419-434.