Par René Ladouceur

Mai 2014. Lui qui, d’ordinaire, marche d’un pas cardinalice – un cardinal en chaussures bateau –, ne retient plus sa colère. L’homme est en sueur, les lunettes scotchées sur son front plissé par l’indignation.

Lui qui, d’ordinaire, traverse tranquillement Cayenne avec sa petite Clio blanche, à la manière désabusée d’un retraité de Sempé, démarre ce jour-là sur les chapeaux de roue. Dans son regard, le Président du Conseil général de la Guyane affiche la raison de sa colère : la remise en cause par Monseigneur Laffont de la décision de l’Assemblée départementale, annoncée depuis un an, de mettre fin au versement des salaires des 26 prêtres guyanais. Le tribunal administratif, suite au recours des prêtres, ordonne-t-il le rétablissement de la rémunération de ces derniers ? Qu’à cela ne tienne. Alain Tien-Liong demande à l’État de rembourser les salaires versés depuis la départementalisation.

C’est ça, Alain Tien-Liong, des initiatives pesées et soupesées, à la manière d’un vieux joueur de domino, rompu à toutes les chausse-trappes au point de toujours anticiper le coup de l’adversaire. Surtout qu’il a gardé de ses années d’enseignement ce panache, cette autorité des capitaines de vaisseau campés sur le pont qui, à l’instant précis où le soleil se couche, où le jour se meurt sur la ligne d’horizon, lancent à leurs officiers : «Messieurs, le soir tombe, ramassez-le !»

Il faut dire qu’Alain Tien-Liong n’est pas un architecte de la politique. Ce qu’il préfère, c’est le mouvement. La ligne qu’il dessine, en avançant, est une construction susceptible d’aménagements permanents et, comme on dit en peinture, de remords incessants. Avec lui, il n’y a pas de rupture ou même de tournant pour la simple raison qu’il n’y a jamais eu de contrat explicite ni de point de départ clairement assumé. Les notaires de la politique devront se faire une raison : avec l’actuel Président du Conseil général, pas de mariage, pas de divorce, pas de passions, pas de scènes de ménage, pas d’union.

Une conception à mille lieues de celle qui prévaut chez Rodolphe Alexandre. Contrairement à ce que croient ses détracteurs, tous ceux qui l’imaginent enfermé dans son bunker de la CAR*, le Président du Conseil régional de la Guyane connaît la Guyane jusque dans sa psychologie, dans ses recoins les plus intimes. Cette Guyane, il en prend le pouls, l’ausculte depuis des années et n’est pas loin de penser, comme Gaston Monnerville, qu’il ne faut pas la violenter. « La Guyane n’est pas encore prête », s’était-il borné à répéter en 2010 pour justifier son choix de voter en faveur de l’article 73. L’homme qui laboure la Guyane depuis 30 ans la voit aujourd’hui comme une région en proie au doute, de plus en plus obsédée par cette idée qu’il lui faut un boss, un patron, un père, un phare dans la tempête qui s’annonce. Quand on sent que cela va tanguer, on se cherche un capitaine. Un père solide et rugueux, sur le modèle d’Elie Castor. Est-ce donc la raison pour laquelle le Président de la Région Guyane s’apprête à publier un livre sur Justin Catayée, le père du socialisme guyanais ?

Il reste que depuis quelques mois, Alain Tien-Liong et Rodolphe Alexandre déroulent toutes les figures classiques du candidat en phase d’échauffement. On montre ses muscles. On roule des épaules. On se jauge. On se flaire. Nous nous approchons, il est vrai, de l’heure de la décantation, à un an et demi du scrutin qui désignera celui qui présidera la nouvelle collectivité territoriale de Guyane. Comme tout semblait très compliqué il y a encore un an. Comme tout paraît de plus en plus simple aujourd’hui.

Le nouveau sourire de Gabriel Serville est celui d’un homme soulagé d’avoir fait un pas de côté. Christiane Taubira s’agite trop pour ne pas être en phase de prénégociation avec l’Elysée en vue de succéder à Jean-Louis Debré à la tête du Conseil constitutionnel. La gauche de la gauche, le MDES en tête, se laisse de nouveau marginaliser, à force d’attendre le grand soir. La droite compte pour du beurre, sauf peut-être à Rémire-Montjoly. Restent donc deux hommes, face à face.

Il y aura certainement, dans la compétition qui s’annonce, des candidats de pur témoignage. Mais le match des matches, ce sera Alexandre versus Tien-Liong, l’homme des institutionnels contre celui des quartiers, la grosse machine contre le petit artisan, le favori des élites contre l’outsider que les médias se prennent à aimer.

Du reste, en cette période préélectorale, les conseilleurs de tout poil défilent dans le bureau d’Alain Tien-Liong. Comme il semble en prendre l’habitude, l’hôte du Département les écoute, attentif, empathique, déterminé. Ces visiteurs, sûrs de leur fait, lui proposent mille solutions pour se distinguer et prendre date. Ils suggèrent tout et son contraire. Désavouer ses vice-présidents, prononcer un grand discours fondateur, secouer les puces d’un MDES en passe de redevenir neurasthénique, faire un coup médiatique à l’occasion des sénatoriales de septembre prochain. Tout sauf le statu quo.

Quoi qu’il en soit, l’urgence, pour Tien-Liong comme pour Alexandre, est d’afficher une disponibilité et une volonté intacte. Leur stratégie, pour la suite, est d’une simplicité biblique : se poser en s’opposant. S’affirmer en résistant. Remplir tout l’espace qu’on leur abandonne, avec l’espoir d’être au mieux de leur forme quand sonnera, mi-2015, le gong du premier round et qu’inévitablement leurs soutiens entonneront l’air de la retraite en bon ordre.

Rodolphe Alexandre, pour sa part, aurait probablement souhaité pouvoir attendre jusqu’à l’an prochain avant de retourner ses cartes. Il est, aujourd’hui, celui des deux qui doit jouer le plus fin. Quand Tien-Liong fonce, il doit rester un candidat furtif. Un candidat qui a néanmoins su conserver un lien avec les Guyanais. Un lien mâtiné d’antipathie et d’admiration. Un lien ambivalent. Mais un lien. La question du lien est à ce point primordiale. Elle est au cœur de la communication politique. Elle est au cœur du maintien de la cote de sympathie d’Antoine Karam. Elle est au cœur du travail d’image qui a produit un mythe comme celui de Barack Obama, élu puis réélu en pleine crise.

Aujourd’hui, Alain Tien-Liong et Rodolphe Alexandre se regardent de puissance à puissance. On peut voir là toute l’équation du duel qui s’annonce.

René Ladouceur

*Cité Administrative Régionale