Tribune – René Ladouceur | Accablement. Tristesse. Colère. Les mots disent encore mal le mélange de sentiments provoqué par l’assassinat, à son domicile, d’un commerçant, Maurice Chen-Ten-You. Les mots disent encore mal cette impression d’une saturation de violence après le meurtre, deux mois plus tôt, de Jean-Daniel Célestin, un jeune homme de 20 ans abattu pour son scooter, à deux pas de la gendarmerie. Le moyen choisi – Le passager d’un véhicule tire Jean-Daniel en pleine tête tandis qu’un autre récupère tranquillement son scooter et s’enfuit avec – ajoute, par sa simplicité brute, à la barbarie du meurtre.

Ainsi va la Guyane en cette année 2016. L’écho de la délinquance que draine jour après jour l’actualité nous revient en permanence, à la manière d’un grand chalut tiré dans les égouts de l’Amazone.  Cette violence est devenue notre lot quotidien, sonne comme un tocsin familier, comme un glas auquel nous sommes affreusement accoutumés.

Après chaque agression meurtrière, les mêmes interrogations reviennent, inlassablement. Les plus brutales d’abord, qui n’attendent pas toujours de réponse, tant il semble impossible de donner du sens à ces tragédies absurdes : pourquoi cette horreur ? Pourquoi ici, en Guyane ? Pourquoi maintenant ? Les plus désespérantes ensuite : que fait-on pour éviter cet effroi et ce bain de sang ? Les plus inquiétantes enfin : jusqu’à quand va-t-on devoir vivre dans la peur ?

Rendons-nous à l’évidence. La Guyane n’est plus, et pour longtemps, le Pays dont les habitants jouissent d’une royale tranquillité. C’est désormais le territoire dont les délinquants sont de plus en plus jeunes et les crimes chaque fois plus odieux. Et l’on comprend, dans ces conditions, que les Guyanais se soient émus, alarmés et même révoltés, le 21 juillet dernier, à l’occasion d’une grande journée de mobilisation contre l’insécurité.

Il ne manque pas d’experts pour recenser et analyser toutes les causes possibles de cette violence. Il en manque en revanche pour proposer des solutions durables. Et il n’y en pas du tout pour nous alerter sur les ravages que peut faire dans une société l’idée que l’Etat ne parvient pas à assurer la sécurité des biens et des personnes, la première de toutes ses missions régaliennes.

Après le meurtre de Jean-Daniel Célestin, des Guyanais se sont téléphoné les uns aux autres. Faut-il s’armer ? Faut-il déménager ? Pourquoi le gouvernement ne s’intéresse-t-il qu’à la sécurité du Centre Spatial Guyanais ? Les forces de l’ordre ne sont-elles pas complètement dépassées ? Ainsi c’est tout un mouvement qui s’est propagé, à la fois de peurs vagues et d’exemples précis, de projets incertains et de préventions contre les populations présumées coupables. Rien n’est plus pernicieux que la chape de plomb qui recouvre ces peurs chuchotées

Ce n’est pas fini. Quand un professeur raconte à ses amis une scène de violence aux abords de son établissement; quand le chef de service d’un hôpital fait état de l’intrusion de groupes armés dans une salle de réanimation ; quand des batailles rangées mettent aux prises des jeunes de quartiers différents ou de villes différentes ; quand, enfin, on relate des braquages comme ceux, récents, orchestrés par une bande de jeunes à scooter, alors l’amplification est systématique et elle est d’autant plus insidieuse qu’elle se transmet de bouche à oreille quand ce n’est pas par la voie des réseaux sociaux.

Il est donc urgent de rétablir des vérités simples.

La Guyane se trouve bien démunie dans cette forme de violence asymétrique. Le droit et la démocratie sont des armes d’éducation massive qui n’impressionnent guère les délinquants. Et de bien maigres réconforts pour les victimes de leurs forfaits, comme pour tous les autres qui y assistent malgré eux, impuissants.

De plus, ces belles conquêtes relèvent du sermon si elles ne s’arriment pas à une culture et à des principes. Et si leur application ne s’insère pas dans un système politique et économique qui les rend possibles.

Pour faire reculer l’insécurité, Bernard Cazeneuve, le ministre de l’Intérieur, a longtemps semblé préférer la méthode des petits pas et des ajustements permanents. Les contraintes budgétaires justifient peut-être cette méthode. Sauf qu’on voit bien que face à l’ampleur des défis, ce peu d’ambition conduit désormais tout droit à de nouvelles catastrophes.

Faut-il pour autant désespérer en considérant que, lors de sa récente interview dans France-Guyane, le ministre de l’Intérieur s’est contenté de remplir par des mots le vide sidéral de François Hollande pour la Guyane ?

Lors de cet entretien, réalisé au lendemain des manifestations contre l’insécurité, le ministre a annoncé un certain nombre de mesures sur la lutte contre la drogue et l’insécurité en Guyane. Parmi elles, l’installation d’une antenne de l’Office Central pour la Répression du Trafic International de Stupéfiants (OCRTIS),  la venue de cinquante-trois policiers et la confirmation de la construction d’un commissariat de police sur le site-campus Saint-Denis, à Cayenne, pour une livraison en ….2020.

Tout cela laisse plutôt apparaître une politique en pointillé. L’inflexion dont témoignent les initiatives de Bernard Cazeneuve est pour le moins tardive. Elle n’a pour seule cohérence que l’urgence d’une situation dramatiquement périlleuse. Elle ébauche un objectif bien moins ambigu que les voies et moyens qui pourraient permettre de l’atteindre.  Dans le contexte actuel, est-ce très rassurant ?

C’est, en vérité, une véritable entreprise de sécurisation du territoire dont a besoin la Guyane, et il est de la responsabilité des pouvoirs publics de poser cet enjeu comme primordial.

Une société qui a peur est une société qui se durcit. L’autre, dès lors, devient un concurrent potentiel, un rival, un ennemi. Les sociétés qui perdent confiance perdent, dans le même temps, la plus élémentaire joie de vivre.

 

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