Tribune - René Ladouceur | Impressionner ! Rassurer les Guyanais ! Toucher leur cœur et leur esprit, exprimer leur indignation,  partager leur colère, les transporter, les émouvoir jusqu’à les faire pleurer, fondre littéralement en larmes… En Guyane, ils ne sont pas nombreux, les leaders qui peuvent se targuer d’y être  parvenus. Ce mardi 28 mars 2017, sur la Place Léopold Héder, devant la Préfecture, sous une pluie battante, Les 500 Frères ont pourtant superbement réussi l’exercice. Du grand art.

C’est que, en Guyane, Les 500 Frères sont devenus les héros de la désopilante fin du quinquennat de François Hollande. Ils sont les cinq cents forces qui vont.  » J’ai marché mon chemin, sans ne céder à rien », fait dire René Jadfard à son héros dans Nuits de cachiri.  » Je suis en marche et je sais où je ne veux plus aller « , souligne le narrateur sous la plume de Bertène Juminer dans La fraction de seconde. De manière subliminale, Les 500 Frères se rattachent aux grands anciens de la littérature guyanaise. Le Guyanais qui va, coûte que coûte, contre vents et marées, est chez nous un grand classique. Ce thème traverse de part en part l’œuvre d’Elie Stephenson. Il est également omniprésent chez Serge Patient dans Le nègre du gouverneur. Mikaël Mancée, Olivier Goudet et leurs amis le pressentent certainement, qui ont repris à leur compte l’image et le symbole. Sur sa page Facebook, Mikaël Mancée publie cette délicieuse citation : « Ceux qui pensent que c’est impossible sont priés de ne pas déranger ceux qui essaient ». On aurait dit du René Maran, l’écrivain guyanais Prix Goncourt, en 1921, avec Batouala, un pamphlet d’une rare violence contre la colonisation française en Afrique. En somme, le Guyanais qui va est un Guyanais « Dé-ter-mi-né », selon l’audacieuse formule qui sert aujourd’hui de slogan aux 500 Frères.

On est encore plus surpris lorsqu’on réalise que Les 500 frères puisent aussi leur source dans la plus belle page de notre jeune histoire politique, celle qui est née en 1928 avec ce qu’il est convenu d’appeler l’Affaire des émeutiers de Cayenne. Quand cette année-là meurt le député Jean Galmot, la population est convaincue qu’il a été assassiné par l’administration coloniale. C’est la révolte générale. Des fonctionnaires sont lynchés, d’autres lapidés, leurs supposés complices roués de coups. 14 émeutiers se retrouvent dans le box des accusés du Palais de justice de Nantes. Leur avocat se nomme Gaston Monnerville. L’homme parviendra à obtenir leur acquittement en invoquant ces deux petits textes extraits de la Déclaration des droits de l’homme : Le droit de résistance à l’oppression, Le devoir d’insurrection contre ceux qui bafouent le droit. Le droit de résistance et Le devoir d’insurrection. On se souviendra que Les 500 Frères sont nés de l’incapacité de l’Etat à assurer la protection et les biens des Guyanais. Une injustice, à leurs yeux, contre laquelle il convenait de se révolter sans tarder.

Leur formidable succès, qui n’a pas lassé pas de surprendre la presse parisienne qui s’obstinait à ne voir en eux qu’une bande de voyous, est bien évidemment le fruit d’une crise structurelle, engendrée par la faillite de l’Etat dans ses missions régaliennes, mais pas seulement. Il fallait aussi que la crise accouchât de personnes capables d’entrer en écho avec la forte exaspération guyanaise.

Les 500 Frères utilisent des mots simples, naturels, enracinés dans un imaginaire qui ne se résigne pas à abandonner la Guyane d’antan ; cette Guyane tranquille et sereine, installée dans sa tradition et drapée dans son histoire.

Mieux. Il y a chez Les 500 Frères un parti pris de laconisme, une répugnance pour le bavardage creux, une tendance à ne consentir à la célébrité qu’avec une sorte d’embarras distancié.

Cette humilité là ne peut se réduire à leur identité de Guyanais circonspects. Elle s’enracine plus profond, comme si la situation préoccupante dans laquelle se trouve actuellement la Guyane les obligeait à tenir l’esbroufe à distance, à préférer l’être au paraître.

Face aux médias tout à leurs frénésies frimeuses, les 500 Frères incarnent une discrétion paisible mais têtue. Une force tranquille et silencieuse. Des hommes et des femmes avec une épaisseur humaine suffisante pour tenir debout toute seule.

Des hommes et des femmes habités, libérés, inspirés ; qui se fondent dans le peuple, se confondent avec le peuple, ne font rien sans l’assentiment du peuple.

Mine de rien, Les 500 Frères nous invitent à inventer une nouvelle forme d’autorité démocratique fondée sur un discours du sens, un univers de symboles, une volonté permanente de projection dans l’avenir, le tout ancré dans l’Histoire de la Guyane.

L’omniprésence du drapeau guyanais dans la mobilisation populaire tend à prouver que le moment est propice. Reste à construire le véritable projet politique, qui est aussi un projet de société bâti sur des représentations communes, partagées, réconciliées.