Tribune – René Ladouceur | Les chemins jalonnés d’embûches conduisent à la lucidité. Léon Bertrand en a administré un éclairant exemple, vendredi 19 août dernier, dans un entretien publié dans le quotidien France-Guyane. Le Maire de Saint-Laurent n’est pas qu’un élu à la longue expérience qui profite de sa popularité pour multiplier les mises en garde. Il est bien plus que cela, pour qui veut bien aller au-delà des sentences que les médias qui le sollicitent s’empressent de publier pour les besoins de leur renommée.

Ce qu’il dit pèse aux yeux des Guyanais parce qu’il fait écho avec les préoccupations du temps et répond à une attente, toutes idéologies confondues. Si Léon Bertrand était un personnage de roman, il serait le contraire même du fameux Paltot, ce héros, si cher à René Jadfard, consensuel et émollient au possible, bien dans l’air du temps, surfant jusqu’à l’indécence sur la vague des bons sentiments, en veillant bien à ne déranger personne.

On serait un journaliste, un haut fonctionnaire de l’Etat en Guyane  et surtout un responsable politique, on lirait et relirait l’interview de Bertrand avec une attention des plus soutenues. On y trouve en effet un diagnostic sur l’état de la société guyanaise à travers ses relations avec le pouvoir central, dans tous les domaines, d’une acuité exceptionnelle.

A dire vrai, depuis des mois l’ancien ministre du Tourisme de Jacques Chirac transgresse, depuis des mois il bouscule les tabous, mais toujours par petites touches. Cette fois, il a franchi une étape en se dévoilant, en exposant une vision très personnelle, avec souffle, en attaquant le système avec finesse, en mettant en évidence les bases dudit système depuis trop longtemps pétrifiées dans ses structures et ses modes de fonctionnement, en dénonçant les blocages de tout poil, en se faisant le porte-parole des frustrations guyanaises, et même, entre les lignes, le chantre de l’émancipation.

Il ne se passe plus un jour sans que l’actualité nous rappelle que la Guyane a dépassé le stade de l’urgence et voit son « pronostic vital engagé« , comme le dit la novlangue médicale.

Cessons donc de tergiverser, dit en substance Léon Bertrand dans l’interview dans France-Guyane, avant d’ajouter qu’il est temps que Paris, si  colbertiste,  reconnaisse qu’il n’a plus les moyens de répondre aux besoins de développement de la Guyane.

Puisque, explique-t-il, l’Hexagone est ontologiquement incapable d’inventer de nouvelles relations avec la Guyane, il revient  à la Guyane de le faire, donc d’abord de le penser. A charge pour les élus guyanais, à l’occasion d’un Congrès qu’il importe d’organiser au plus tôt, de valider le principe de ces nouvelles relations. Sinon, nous prévient Bertrand, « C’est la rue qui va prendre les commandes ».

Dans le courrier, daté du 8 août dernier, qu’il adresse à Rodolphe Alexandre et que rapporte opportunément, dans une récente chronique, le journaliste de Guyane 1ère Bertrand Villeneuve, Léon Bertrand précise sa pensée. Il souhaite un  » Congrès des élus devant se fixer comme objectif le changement de paradigme, le changement de nos cadres de référence et la refondation de nos échanges avec le national « .

Certains ricanent, convaincus que Léon Bertrand doit plutôt cette audace à ses démêlés avec la justice. Voire. On ne dure pas en politique par hasard. Le premier mandat de Léon Bertrand date de 1982. D’une façon générale, une élection, surtout municipale, ne se joue pas sur des coups de dés et dans un sprint final échevelé. Elle est le produit de phénomènes profonds, qui se révèlent le jour du scrutin alors qu’ils sont à l’œuvre depuis fort longtemps. Encore faut-il les identifier et les interpréter avec justesse. Bien avant 1983, Léon Bertrand, alors enseignant et guitariste leader de l’orchestre local, avait perçu ce qui agitait les profondeurs de la ville de Saint-Laurent : une désaffection progressive à l’égard du Maire de l’époque, Raymond Tarcy. Cette histoire nous rappelle au passage que la politique n’est pas un Grand oral de Sciences po ou de l’ENA. On n’y récompense pas forcément le meilleur élève de la promo, mais toujours celui qui raconte à ceux à qui il s’adresse l’histoire qu’ils ont besoin d’entendre à un moment donné. Or, en cette année 2016, le cœur de la Guyane a besoin d’entendre une histoire de renouveau. L’opinion est aujourd’hui convaincue que le problème guyanais est essentiellement celui de l’immobilisme. Les ministres passent, les difficultés demeurent, la Guyane agonise.

A l’hôpital, quand l’anesthésiste s’avance, ce n’est jamais bon signe : soit une opération sérieuse vous attend, soit le corps médical a décidé de vous accompagner vers la mort. La première hypothèse laisse, elle, un espoir et témoigne au moins du volontarisme du chirurgien. Le Pacte d’avenir, sur lequel les élus réunis en séminaire viennent de se pencher, fait presque l’unanimité contre lui. Trop vague, trop frileux, trop loin du plan, promis par François Hollande il y a maintenant trois ans, qui était censé permettre à la Guyane de rattraper ses nombreux retards de développement.

Ce n’est pas par hasard si Léon Bertrand, que certains de ses amis trouvent parfois trop rond, parle carré dès lors qu’il aborde la question du nouveau dialogue avec Paris que, à ses yeux, il importe d’instaurer. C’est une séquence sur laquelle il a visiblement hâte d’avancer. Les inquiétantes convulsions qui agitent en ce moment la Guyane lui paraissent être l’occasion de cette clarification. A une condition, toutefois : que l’union dont font montre actuellement les élus guyanais soit, vu de Paris, la manifestation de leur détermination à défendre jusqu’au bout, et d’une seule voix, les dossiers guyanais.  C’est l’autre point clef de l’interview de Bertrand dans France-Guyane. Le Maire de Saint-Laurent y indique sa volonté de dépasser le clivage gauche-droite, comme s’il avait décidé de rejoindre cette génération de dirigeants guyanais pour laquelle l’appartenance à la République française n’est pas une mystique. Léon Bertrand, naguère l’homme fort de la droite guyanaise, s’intéresse désormais à la Guyane avant de se passionner pour l’Hexagone. Celui-ci n’est pour lui qu’un instrument et un cadre d’action. Il s’en saisit quand cela peut faire avancer ses idées. Il s’en méfie quand il voit que Paris devient soit un carcan soit le levier de la mise sous cloche de la Guyane. Il faut bien reconnaître que, sur ce point aussi, le premier magistrat de la capitale de l’ouest consone avec l’état d’esprit d’une majorité croissante de Guyanais. Les notions de droite et de gauche, du moins au sens où on l’entend dans l’Hexagone, apparaissent ici de plus en plus inappropriées. C’est dire si Léon Bertrand sonne juste quand il affirme que la Guyane a besoin d’une refondation politique, culturelle, idéologique pour être fidèle à ce qu’elle est dans ce monde qui change.

On voudrait maintenant qu’il nous précise la nature de cette refondation ainsi que le corpus de valeurs pour la nouvelle émancipation qu’il appelle de ses vœux.

 

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