Tribune – René Ladouceur - Je ne suis pas précisément un fan des commémorations. Je préfère voir le passé revenir de lui-même, sans qu’un rite le convoque. Mais je vais le dire ici sans barguigner : évoquer le Mouvement de la renaissance guyanaise fait plus que m’enchanter. Tout est magique pour moi dans cette période. J’aime la Guyane du Mouvement de la renaissance guyanaise, j’aime ses illusions, ses échecs, ses dérèglements, son intensité, et je l’aime parce que c’est l’une des plus belles, des plus grandes rencontres de la Guyane avec les Guyanais qui sont entrés dans l’Histoire. Songez que c’est en novembre 1946 que René Maran revient en Guyane. Il y arrive sans Félix Eboué, disparu deux ans plus tôt, mais pour soutenir, à l’occasion des élections législatives, la candidature de René Jadfard, le leader du Mouvement de la renaissance guyanaise. Jadfard, en effet, se présente à nouveau contre Gaston Monnerville. Excusez du peu. C’est à cette occasion que René Maran retrouve son ami Léon Damas qui, à Paris, n’avait de cesse de lui reprocher de ne pas s’intéresser suffisamment à la Guyane. Maran relèvera dans son Journal cette apostrophe de Damas : « Tu es incollable sur la littérature noire américaine mais tu ignores jusqu’à l’existence d’Atipa, qui est pourtant le premier roman écrit en créole, qui plus est en créole guyanais ».

Mais j’aime la Guyane du Mouvement de la renaissance guyanaise pour une deuxième raison : les hommes qui l’incarnent ont la certitude qu’ils représentent en Guyane la nouvelle humanité en marche. Pourquoi ? Parce qu’ils ont tous été des Résistants. Autrement dit, d’être les descendants directs de ceux contre lesquels a été commise la première grande barbarie de l’Histoire leur laissait à penser que le monde ne tarderait pas à leur être reconnaissant d’avoir contribué, pendant la seconde guerre mondiale, à faire échec à l’entreprise d’extermination des Juifs par les Allemands, qu’ils considèrent comme « l’autre grande barbarie de l’Histoire » après celle de l’esclavage et la traite des Noirs. Une conviction sortie des entrailles et qui exprime dans le même élan une double fierté : celle d’être Noir et celle d’avoir prouvé qu’ils sont des êtres humains à part entière. René Maran lui-même, le grand rebelle, le pur iconoclaste, qui se méfiait de tout, se découvre, depuis son retour en Guyane, comme transporté de connivence et d’harmonie fusionnelle. Gaston Monnerville, qui va intégrer le Comité central de la LICRA dès 1936 avant d’en devenir le Président d’honneur jusqu’à sa mort, en 1991, va déclarer à propos de l’Holocauste : « En tant que petit-fils d’esclave, je suis bien placé pour savoir ce que signifie réduire un individu à l’état d’animal ». C’est une histoire extraordinaire, qui cependant prend une nouvelle résonnance sous l’effet de la réponse de George Pau-Langevin à la lettre ouverte de Joëlle Ursull.

Pour choquante et surprenante qu’elle soit, la saillie de la ministre des Outre-Mers, présidente du MRAP de 1984 à 1987, n’est pas franchement nouvelle. Pour Rama Yade aussi, le génocide des Juifs constitue la plus grande barbarie qui soit. Preuve, s’il en était besoin, que la France est entrée depuis un petit moment dans l’ère commémorative annoncée et dénoncée par Pierre Nora. Le délitement de la mémoire nationale s’opère sans discontinuer au profit des mémoires particulières. Le drame, c’est que lorsqu’elle élève la Shoah au rang de génocide exclusif et qu’elle accepte que le souvenir de cette catastrophe devienne l’apanage des Juifs français, la France donne le sentiment de faillir à ce qu’elle présente elle-même depuis des siècles comme sa mission universelle. Et par là même, elle contribue à la naissance d’un nouvel antisémitisme. Tout cela, il faut bien le dire, intervient dans un contexte qui ne lui est guère favorable. Déjà mutilée, en un siècle, par la défaite de 1940, par la perte d’un empire en plusieurs guerres coloniales, exposée au ressentiment historique d’un tiers-monde émancipé, la France ne cesse d’assister à l’effritement de ses croyances dominantes : elle a cru jadis aux vertus de sa mission coloniale ; elle a cru ensuite que son idéal démocratique s’imposerait urbi et orbi en une ou deux générations ; elle a cru que l’expansion continuelle du Progrès assurerait, dans des lendemains qui chantent, la pérennité de son État-providence ; elle a cru immarcescible la domination économique et stratégique de l’Occident. Las ! En ce début d’année 2015, la France porte plus que jamais en écharpe ses illusions perdues. Et le gros de ses croyances commence à flotter sur notre mémoire comme autant d’épaves de bois mort !

Nous aurions torts, ici, de ne pas prendre cette situation très au sérieux, même si paraît encore solide le vieux rêve qui fait de la Guyane, tout en un, un héritage et un projet. Si loin que les anthropologues et les ethnologues puissent aller dans les études consacrées à la différence et même à l’incompatibilité, il reste que sans une civilisation de l’universel, il est difficile d’imaginer un futur durable, entièrement articulé autour du respect des cultures.

La terrible affaire Charlie Hebdo, quoi qu’on ait pu en dire, a plutôt mis en évidence l’extrême difficulté de concilier ce que l’Occident appelle l’universalité des valeurs avec la véritable diversité des cultures.

Sans doute n’y-a-t-il pas aujourd’hui d’urgence plus précise ni plus grande que de s’entendre sur les moyens de surmonter cette contradiction. C’est de la Guyane aussi, dans le prolongement du Mouvement de la renaissance guyanaise, que peuvent venir des réponses libres et claires. Une sorte de manifeste définissant « Comment créer les conditions du bien-vivre ensemble ». Le hic, c’est qu’en temps ordinaire, il appartient à chaque génération d’écrire son récit historique et de s’engendrer ainsi elle-même dans son présent. Cette mue, notre génération, en Guyane, tarde à la faire. Nous sommes en panne. Le récit historique dominant qui est encore le nôtre est un récit qui nous empêche d’accéder à notre présent. Il en est d’un pays comme d’une personne. Un récit lacunaire, tronqué ou illusoire engendre un malaise, une impuissance, une pathologie, une crise d’identité, une incapacité à s’engager dans l’avenir. Notre crise identitaire est d’abord une crise de la mémoire.

L’heure de l’écriture d’un nouveau récit a donc sonné, mais la tâche sera rude. René Maran, René Jadfard et leurs compagnons ont accompli uns tâche historique. C’était une tâche utile et nécessaire. Le fait est qu’ils ne nous ont pas donné les instruments pour décrypter notre réalité, construire du positif et aborder notre temps. Plus profondément, leur récit conforte cette exception guyanaise, autant qu’antillaise d’ailleurs, qui est l’écart considérable entre nos pratiques politiques et les instruments théoriques dont nous disposons pour les penser. Cet écart n’existe nulle part ailleurs avec une telle puissance. Ce n’est pas avec Marx et Tocqueville que nous pourrons penser la spécificité du modèle politique et social guyanais et, par la même occasion, éviter des maladresses comme celle de George-Pau Langevin au sujet de la lettre ouverte que Joëlle Ursull a adressée au Chef de l’Etat..