Tribune – Max Pierre-Fanfan – « Les blancs-soucis » de la mémoire (ces moments où, on ne parvient pas à nommer quelque chose) …Les propos de la ministre des outre-mer en réponse à la lettre ouverte de la chanteuse Joëlle Ursull au président de la République François Hollande suscitent toujours un vif débat.

« Par définition ceux qui sont allés chercher les esclaves en Afrique pour les faire travailler dans les exploitations ne voulaient par les exterminer. Ils voulaient les faire travailler exclusivement », a objecté Madame George Pau-Langevin…

Bel euphémisme… »Les faire travailler », certes, mais à quel prix!…Et, la plaie de l’esclavage et de la traite négrière se rouvre…La plaie se rouvre du souvenir ancestral des abominables traitements subis, de la conscience d’un crime monstrueux à jamais irréparable…La plaie se rouvre parce que le chef d’Etat en déclarant « le génocide juif plus grand crime du plus grand génocide jamais connu » infère une hiérarchie dans l’horreur et dans l’histoire des mémoires.

« Battre un nègre, c’est le nourrir  »

Condorcet dénonçait déjà à son époque ce mode de production esclavagiste comme répréhensible, « réduire un homme à l’esclavage, l’acheter, le vendre, le retenir dans la servitude, c’est un véritable crime… ».La « Grande déportation » (J. Mettas) vers le Nouveau monde a concerné 11 millions d’êtres humains, selon certains historiens. Robespierre disait de ces navires en route vers les Amériques qu’ils étaient « des bières ambulantes », entendez, des cercueils ambulants.

La maltraitance subie par ces esclaves dans les colonies était d’autant moins coupable qu’ils furent déshumanisés et diabolisés. « Quand ils débarquent ce sont des créatures de Satan, ils en portent la marque. Ils sont puants comme des charognes et si hideux. Mais, il n’y a rien que la charité de Jésus-Christ ne rende aimable », confessait le père Labat (nouveau voyage aux îles).

Les colons blancs se dédouanaient d’ailleurs de toute faute au nom de la volonté divine. Ce n’est la volonté de personne ici-bas, mais de Dieu lui-même comme le prétendait le père Breton en 1665 qui rajoutait;   »je ne sais ce qu’a fait cette malheureuse nation à laquelle Dieu a attaché comme une malédiction particulière et héréditaire, aussi bien que la noirceur et la laideur du corps, l’esclavage et la servitude. C’est assez d’être noir pour être vendu, réduit à l’esclavage par toutes les nations du monde ».

« Battre un nègre, c’est le nourrir » était passé en proverbe dans les îles…Les littératures de l’époque ont largement décrits  les supplices, les atrocités subies par ces esclaves dans les plantations et sur les habitations. Le code noir promulgué par Louis IV à Versailles en 1685 officialise en termes de droit la mise au ban de l’humanité de cette main d’œuvre servile

La muflerie des élites décérébrées  

Aimé Césaire l’a rappelé, « dans les contacts entre colonisateurs et colonisés, il n’y avait de place que pour la corvée, l’intimidation, la pression, la police, l’impôt, le viol, les cultures obligatoires, le mépris, la méfiance, la morgue, la suffisance, la muflerie des élites décérébrées, des masses avilies. Aucun contact humain mais des rapports de domination et de soumission qui transforment l’homme colonisateur en (…) garde-chiourme, en chicotte et l’homme indigène en instrument de production.

Les moments de silence dans le témoignage, on le voit, forment bien les « blancs-soucis » (selon les propres mots de Georges Didi-Huberman) de l’histoire qui malgré tout cherche à se raconter. Quand le récit lutte avec ce qui veut l’effacer du dedans (douleur de dire) ou du dehors (effroi d’entendre). Les « blancs soucis » de notre histoire sont ainsi comme des points d’achoppement ou d’arrachement des zones centrales sur le champ de bataille de la mémoire…

Aimé Césaire quant à lui est descendu au plus profond de lui-même, il n’a pas laissé l’Homme noir en bas, au fond; il l’a pris sur ses épaules et l’a hissé. C’est le psychisme ascensionnel de Bachelard. Sa négritude fut un sursaut, un sursaut de dignité, un refus de l’oppression, un combat contre l’inégalité, la conquête d’une nouvelle et plus large fraternité.

« En fait, le moment actuel est pour nous fort sévère, car à chacun d’entre nous une question est posée et posée personnellement, ou bien ,se débarrasser du passé comme un fardeau encombrant et déplaisant qui ne fait qu’entraver notre évolution ou bien l’assumer virilement en faire un point d’appui pour continuer notre marche en avant » (Discours sur la négritude, Miami 1987)

 

*Max Pierre-Fanfan, Journaliste, Réalisateur, Ecrivain, Représentant du Cercle Césairien d’Etudes et de Recherche dans l’Hexagone