Tribune – Lydie Ho-Fong-Choy Choucoutou | Une année, 2017, toute entière consacrée au livre « Atipa » d’Alfred Parépou, ne fut pas de trop pour mettre en évidence la valeur patrimoniale de l’ouvrage et pour découvrir sa richesse anthropologique. Ce fut l’occasion de révéler au grand public le socle de la guyanité.

« Atipa » est le premier roman guyanais, écrit en créole. Jusqu’alors, il a surtout retenu l’attention des linguistes alors même que les sciences humaines s’y sont peu intéressées hormis l’approche croisée rassemblée dans « Atipa revisité » un livre coordonné par l’universitaire canadienne, Marguerite Fauquenoy en 1989. Cet hommage soutenu par la Collectivité a favorisé la production d’un discours endogène sur un livre qui décline les facettes de la guyanité dans sa dimension créole. En effet, les Amérindiens et les Bushinengués, identifiés comme « populations tribales », selon la terminologie de l’époque, n’y apparaissent que de manière incidente.

« Atipa » est un récit ethnographique qui fait l’inventaire de la culture populaire guyanaise. De la langue créole à la littérature orale (kont, dolo, masak), de la musique et chants au tambour à la phytothérapie créole, de la gastronomie aux croyances magico- religieuses, la créolité guyanaise s’affiche, dès 1885, soit 37 ans seulement après l’abolition de l’esclavage. En ces temps de recomposition identitaire, « Atipa » s’avère être une lecture particulièrement revigorante, car son contenu atteste de la profondeur historique dans laquelle s’inscrit la société guyanaise. Cette prise de conscience devrait créer les conditions pour réinstaller ce qui semble perdu et poser une guyanité de fait, enrichie des altérités nouvelles.

« Atipa » est un vade-mecum pour relever les défis du temps présent. Il délivre des leçons pour nous préserver des postures nostalgiques voire passéistes. Il nous rappelle que l’identité est un processus dynamique qui est l’objet de négociations et de renégociations en fonction du contexte et des contacts avec l’Autre. L’auteur en parle d’autant mieux qu’en 1885, il est témoin des débuts de la francisation et de ses effets sur la culture créole.

« Atipa » est un pamphlet politique, l’auteur a jugé utile de se protéger par un pseudonyme, Alfred Parépou. Il pointe sans complaisance, les responsabilités des uns et des autres, les citoyens comme les élus. Sans tomber dans un pessimisme paralysant, il décline les maux qui affectaient la Guyane d’alors et qui sont, pour certains hélas, encore actuels. Sa lecture par nos élus devrait nourrir leur réflexion sur la permanence des mêmes problèmes.

L’année Atipa a reçu le label de la Collectivité, par conséquent, celle-ci a financé un certain nombre de projets. De fait, cette officialisation a permis au grand public de découvrir un texte connu de quelques initiés et c’est tant mieux. Il faut cependant, compte-tenu de l’importance de l’événement, regretter certains manquements. C’est ainsi que la communication, a souvent, été faite à minima, cela s’est constaté lors des deux journées de

clôture du 1er et 2 décembre 2017, où le public s’est fait rare. Ce manque d’implication n’a pas permis de toucher un auditoire autre que celui des habitués fréquentant régulièrement les manifestations culturelles de la CTG. Occasion ratée pour sensibiliser un nouveau public à notre patrimoine. Cette faible médiatisation doit être associée au parcours du combattant imposé aux porteurs de projets pour bénéficier de subventions alors même qu’un budget était alloué à cette opération. Faut-il imputer aux lourdeurs administratives et ou à une insensibilité à la culture, la désinvolture avec laquelle la procédure de financement et le suivi des projets ont été supervisés par les services afférents? N’est-il pas inacceptable qu’à la fin de l’année Atipa, prévue pour le 2 décembre, que les militants culturels, tous bénévoles, ayant payé de leur personne et même de leurs propres deniers, en soient encore à attendre ledit financement alors qu’ils sont à même de présenter publiquement leur production achevée ? Par ailleurs, comment expliquer l’insistance à vouloir clore le débat sur la véritable identité de l’auteur, en imposant de manière officielle une version privilégiant le nom de Pierre-Athénodore Météran comme véritable nom d’Alfred Parépou? S’il faut signaler l’intérêt du service du Patrimoine dans l’aide à la recherche en paternité de l’œuvre, en aucune façon, il ne peut prescrire un discours en la matière sans preuve tangible.

Le Rectorat était partenaire de cette grande opération culturelle, force est de constater que la population scolaire a été complètement oubliée alors même que tous les CDI avaient reçu un exemplaire du livre réédité. Comme il est de mise, le corps enseignant aurait dû par lettre circulaire en être informé, sensibilisé et invité à faire découvrir aux élèves ce document patrimonial. Dans les faits, aucun courrier, en ce sens, n’a été adressé aux professeurs, tous niveaux confondus. Cette défaillance de la Délégation à la culture n’est-elle pas révélatrice d’une posture, à vrai dire plutôt récurrente, quand il s’agit de promouvoir les productions guyanaises? Les élèves guyanais ont été privés de cette opportunité leur permettant de se recentrer sur un territoire et par conséquent sur eux- mêmes ; et au-delà, de mesurer en quoi la culture est importante dans la construction de l’Homme quel qu’il soit.

L’année Atipa s’est achevée officiellement le 2 décembre mais fort heureusement des prolongements sont prévus. L’intérêt pour le roman « Atipa » doit se poursuivre afin d’éviter que l’œuvre ne replonge à nouveau dans l’oubli. De nouveaux chantiers doivent être ouverts ainsi la poursuite de l’enquête sur l’identité de l’auteur, une nouvelle traduction française et une réécriture en créole avec la graphie moderne. D’autres moyens doivent être mis en œuvre pour que le grand public se l’approprie véritablement, c’est à cette condition qu’Atipa prendra toute sa place dans l’imaginaire des Guyanais.