Tribune – Lydie Ho-Fong-Choy  Choucoutou | LAGWIYANN LÉVÉ (Elie Stephenson)

Passée l’euphorie suscitée par l’ampleur de la manifestation du mardi 28 mars, il convient de décrypter cet événement dont le caractère exceptionnel ne peut être éludé. 20 000, 30 000 voire 40 000 personnes, les chiffres donnent le tournis d’autant que les Guyanais ne possèdent  guère cette culture de la protestation sur la voie publique. Le qualificatif d’« historique » a  beaucoup été utilisé y compris  pour souligner la naissance d’une entité nouvelle « le peuple guyanais ». En la circonstance, à quoi avons-nous assisté ? A une  mobilisation qui a concerné l’ensemble du territoire, de Cayenne à Saint-Laurent, de Maripasoula jusqu’à Camopi et même sur l’autre rive de l’Atlantique. A un rassemblement où les Guyanais (Amérindiens, Bushinengués, populations du littoral dites créoles, les Hmongs) et des Néo-Guyanais, se sont associés pour exprimer leur mécontentement face aux retards structurels du péyi-Guyane. En la circonstance, les uns et les autres se sont reconnus dans ces marqueurs identitaires : un drapeau qui, de fait, a perdu sa connotation sulfureuse ; la chanson d’Elie Stephenson « Lagwiyann lévé » qui s’est enrichie d’une traduction kalina, tandis que les tambours amérindiens et créoles résonnaient à l’unisson; un porte-étendard, Gwendoline Dekon, de Maripasoula, devenue depuis une icône sur les réseaux sociaux. Des références endogènes exaltant la résistance, le poète Damas, dont ce jour était la date anniversaire, l’Amérindien Cépérou et Alain Michel, le militant indépendantiste, ont été invoqués comme pour inscrire le mouvement dans une historicité.

Ce faisant, cette unanimité et cette solidarité restent très fragiles car le discours dominant privilégie la fragmentation de cette société en communautés, au détriment de l’affichage d’une entité guyanaise. Cette fragmentation, issue du processus colonial avait assigné à résidence géographiquement, les Amérindiens éparpillés sur l’ensemble du territoire, les Bushinengués  dans la vallée du Maroni et les populations dites créoles sur le littoral.  Or, depuis une quarantaine d’années, cette occupation territoriale a volé en éclats même si les communes ethniques subsistent. Très rapidement, contredisant l’espérance de l’unité portée  par  la manifestation de ce mardi, des indices plutôt inquiétants resurgissaient dans le débat public. Dès le surlendemain, le média public officiel organisait, à 20 heures, un débat avec deux invités, l’un bushinengué et l’autre amérindien, quid du peuple guyanais dont les mêmes nous vantaient la naissance ? De même, les Amérindiens manifestaient leur mécontentement de n’avoir pas reçu les excuses  particulières d’Erica Bareigts, la ministre des Outremers, alors que celle-ci s’était adressée au « peuple guyanais ». Comment comprendre leur revendication séparée d’une rétrocession du foncier alors que celle-ci est depuis longtemps réclamée au profit de tous les Guyanais ?  Les méfiances, les ressentiments, les stratégies opportunistes et faussement communautaires, les représentations condescendantes doivent être dépassées pour ne pas entraver ce processus, sinon, il y a fort à parier que les prémices de cette entité guyanaise issue de cette mobilisation populaire et énergique ne soient très rapidement caduques.

La Guyane est un pays d’immigrations et la nécessité de faire peuple à partir des trois polarités identitaires les plus anciennement inscrites historiquement est une exigence pour se confronter sans crainte aux altérités différentes des Néo-Guyanais qui souhaitent s’enraciner sur cette terre d’Amazonie. Ceux-ci ont été nombreux et discrets à participer à cette mobilisation, symptôme d’une volonté de s’y établir de façon pérenne. Le temps est venu, aussi de s’affranchir de cette supplique constante de reconnaissance par les Autres, comme si leur approbation validait notre désir de nous affirmer au monde. Ce 28 mars 2017, en s’affichant comme peuple, les Guyanais ont expérimenté le bonheur d’exister au monde. Désormais, il leur appartient d’y donner une suite, identifiée comme statut spécial, autonomie de gestion, article 74, article 74 plus ou statut sui-generis, peu importe. A cette occasion, dans ses modalités les plus diverses, l’éducation populaire doit prendre toute sa place pour que le débat soit axé sur la quête de dignité et non sur les arguties juridiques comme ce fut le cas en 2010. C’est en s’engageant résolument dans cette dynamique émancipatrice que nous aurons la confirmation que ce 28 mars 2017 était vraiment historique.

Lydie Ho-Fong-Choy  Choucoutou

7 avril 2017