Tribune – Lydie Ho-Fong-Choy Choucoutou |  »Ceci n’est pas une révolution… » Guyane, 23 mars-21 avril, 2017

Les ingrédients étaient pourtant bien présents. Un puissant désir d’égalité a dressé une société poussée dans ses retranchements. En cause, une insécurité récurrente et protéiforme, un système scolaire inopérant, une jeunesse en déshérence, une explosion criante des inégalités sociales en termes d’emplois, de revenus, de logements et de continuité territoriale. La responsabilité, pour les Guyanais, en incombe à l’Etat français et à ses institutions défaillantes : son impuissance et ou son incapacité à juguler l’orpaillage illégal et la pêche intrusive dans les eaux territoriales ; son renoncement à organiser la gestion des flux migratoires ; l’inaptitude de l’hôpital public à délivrer des soins médicaux adéquats.

Ces dysfonctionnements sont vécus comme les preuves de la négligence voire de l’abandon de la Guyane par la France. Le mépris et le manque de respect sont invoqués pour expliquer cet état de fait et les atermoiements de l’Etat à satisfaire la requête d’envoi, sur place, de ministres, ont renforcé cette approche essentiellement affective. Celle-ci est toute entière fondée sur un besoin éperdu de reconnaissance qui, depuis des décennies, taraude la société guyanaise. Et l’ovation qui a salué les excuses officielles d’Erica Bareigts témoigne de cette demande lancinante. Davantage d’Etat et une application stricte des normes françaises, pour rattraper les retards structurels, sont les leitmotivs de ce mouvement populaire.

Ses porte-paroles sont des hommes jeunes, issus des quartiers périphériques de Cayenne et pour la plupart, inconnus du grand public. Grâce à leur enthousiasme, leur mode opératoire inédit et démonstratif, leur discours œcuménique mais réducteur sur l’insécurité, ils séduisent toute une population qui s’en remet à eux, pour tenter d’obtenir l’impossible c’est-à-dire, le minimum, dans l’actuel contexte guyanais. Ces nouveaux démiurges, se substituent à la représentation institutionnelle pour signifier à un Etat français, déficient et autiste que la coupe est pleine, comme le résume le slogan créole « Nou Gon/Bon Ké Sa ». Un passage de relai qui en dit long sur la défiance des citoyens pour leurs élus.

Le constat de tous ces manquements auraient dû interroger le lien qui unit la Guyane à la France. A partir de celui-ci, aurait pu émerger un désir légitime de liberté transitant par une volonté d’accéder aux responsabilités, avec l’objectif de réduire l’actuelle dépendance. Mais ce ne fut pas le cas. En la circonstance, le projet d’une possible émancipation n’était pas prévu au programme et, c’est par effraction que le changement statutaire est intervenu dans les revendications. A bien y regarder, il ne pouvait en être autrement puisque la stratégie du collectif « Pou Lagwiyann dékolé » parlait d’elle-même.

Cette stratégie est directement issue du fonctionnement d’une société guyanaise qui privilégie le consensus, quitte à distordre quelque peu la réalité. Dans une logique bien-pensante, est mise en œuvre, une conception aseptisée du débat politique comme des rapports sociaux et économiques qui impose de minorer voire d’occulter les clivages. Comment comprendre le refus d’inscrire les revendications dans un cadre politique sinon pour éviter de poser des mots sur une réalité configurée par l’extériorité du véritable pouvoir décisionnaire, la captation du foncier, les logiques discriminatoires et les situations d’exception ? Comment justifier cette alliance capital- travail, cette présumée solidarité entre patrons et salariés ? Cet unanimisme opportuniste, déjà expérimenté par le passé, fait accroire que les intérêts des premiers et des seconds sont

convergents. Ce front commun ne résiste généralement pas longtemps, et là encore, leurs revendications satisfaites, les chefs d’entreprises se sont mobilisés (marches, pétitions, mains courantes et dépôts de plaintes) pour réclamer la levée des barrages. Les divergences prenant le pas sur l’union sacrée qui, jusqu’alors avait prévalu, nombreux furent ceux et celles qui réclamèrent de manière incantatoire, de faire taire les dissensions pour préserver la si belle unité exhibée aux yeux du monde.

Cette illusion du consensus trouve son prolongement dans le daltonisme racial dont l’expression la plus aboutie a été la chanson vantant « une Guyane de toutes les couleurs ». Sauf que le 11 et le 12 avril, par un effet boomerang, les images télévisées de ces patrons, affichant sans complexe leurs intérêts de classe et défilant dans les rues de Kourou et de Cayenne, démentaient un vivre-ensemble soi-disant réussi dans une société guyanaise censément post-raciale. Sur les réseaux sociaux comme à la radio, la parole libérée s’est fait l’écho de possibles crispations ethniques qui en a effrayé plus d’un. Très vite, celle-ci a été endiguée pour rétablir une image lisse du mouvement.

Le mot de « révolution » a été évoqué pour qualifier cette mobilisation populaire. La demande d’égalité et l’aspiration à une plus grande liberté ont souvent été les moteurs des révolutions qui ont compté dans l’histoire des peuples. Pour l’historien, Enzo Traverso, une révolution suppose « l’effondrement de l’ordre ancien », un « bouleversement total des institutions, des hiérarchies sociales et des modes de vie». En règle générale, lorsque celle-ci se produit, elle fait date dans l’histoire du pays par les transformations irréversibles qu’elle y introduit.

La tentation était grande de qualifier ainsi ce soulèvement. Mais aucun des changements précédemment évoqués ne se sont produits en Guyane. Les revendications étaient essentiellement sectorielles et forcément hors-sol, le cadre politique n’étant pas remis en question. Paradoxalement, l’impressionnante adhésion populaire à l’idée d’égalité avec la métropole renouvelle purement et simplement la demande d’une plus grande intégration à la République.

Une évidence s’impose, ce n’est pas une révolution qui a secoué la société guyanaise mais plutôt une « insurrection émotive1 », à l’image de ces éruptions qui, périodiquement, ébranlent les sociétés prétendument post-coloniales tourmentées par leur ambivalence existentielle. Celles-ci s’apparentent à des bouffées d’oxygène pour se libérer d’une tension constitutive d’une domination qui n’est pas forcément ressentie comme telle. A la différence des mobilisations de 1992, de 1996 et de 2008, de celle-ci, ô combien énergique et massive, ont surgi les prémices d’une conscience de soi timide mais réconfortante, qui pourraient, tout compte fait, s’avérer être l’acquis le plus prometteur, pour les années à venir.

6 mai 2017

1
Erri de Luca,Mediapart, 3 avril 2017.