Lettre de Steevy Gustave, élu d’opposition à Bretigny sur Orge, à François Hollande

Cher François, C’est avec le cœur gros que je t’écris.

Lors de la soirée de notre victoire le 6 mai 2012, pardon de « ta » victoire, c’est avec plein d’espoir que je rentrai au petit matin à Brétigny, ma ville de naissance où, depuis 2008, j’étais devenu adjoint au maire. J’étais une fierté pour ma mère, mes amis et surtout pour une partie de la population « issue de l’immigration ».

 

En 2008, François, j’étais fier

 

Rappelle-toi de ces parents qui ont poussé leurs enfants nés en France à voter pour toi, ces parents à qui on a promis de donner le « droit de vote aux étrangers » aux élections locales, ces mêmes parents qui venaient me voir en criant leur joie, car ils avaient l’impression que les inégalités allaient enfin s’estomper et que leurs enfants allaient finalement pouvoir trouver un travail, une situation ou simplement de la considération.

 

Tu vois, Brétigny-sur-Orge est une ville où il fait bon vivre, une ville solidaire qui l’a encore prouvé lors de la catastrophe ferroviaire.

 

Et puis, je t’ai vu prendre tes fonctions et former ton gouvernement dans lequel certains amis sont devenus ministres. J’étais fier ! La politique allait enfin porter haut les combats et les idéaux pour lesquels j’ai toujours milité.

 

Et puis après mon vote, la désillusion

 

Puis il y a eu les premiers couacs : l’affaire Cahuzac, Léonarda, les premiers renoncements (Florange, le récépissé contre les contrôles abusifs au faciès, la grande réforme fiscale tant attendue, la loi famille, la lutte contre les discriminations dans les quartiers, le report de la loi handicap…).

 

Pourtant, j’ai continué à te défendre même si je sentais la fronde grandir, non pas à la télé ou dans les salons dorés, mais sur le terrain en tant que petit élu d’une ville de banlieue. Je, enfin « nous » avions voté pour un changement, pour une politique de gauche assumée mais plus le temps passait et plus je te sentais t’éloigner, voire abandonner ta base, et je me suis dit : « Steevy, ne doute pas, souviens-toi du discours du Bourget… Ce n’est pas possible, il a forcément un plan B… ou C ! »

 

Puis il y a eu l’ANI et les cadeaux au CAC 40 ! Je ne reconnaissais plus mon vote, mais je crois que je n’étais pas le seul ! Alors je me suis accroché, comme beaucoup de militants déçus, sans parler de ces parlementaires engagés pour que cela change !

 

J’ai fait campagne pour notre Europe

 

Brétigny et ses habitants étaient alors devenus ma principale préoccupation. J’ai fait campagne pour les municipales dans ma ville. Eh bien, dans cette ville qui avait voté à plus de 60% pour toi, un illustre inconnu, un parachuté de droite, a gagné de 189 voix. C’est vrai que pour me consoler, les gens disaient : « C’est pas toi qui as perdu, c’est la politique de ‘Hollande’ ». Puis tu as nommé un nouveau Premier ministre. Mais ce n’étaient pas les hommes qu’il fallait changer, c’était ta politique.

 

À de tels abîmes d’impopularité, ne fallait-il pas se remettre en question et écouter son électorat ? J’ai repris mon bâton de pèlerin, moi l’élu d’opposition et j’ai fait campagne pour l’Europe, mon Europe, une Europe qui protège, une Europe fraternelle, une Europe qui rassemble. Dans un contexte d’abstention record, le F’haine est arrivé largement en tête avec 25% des voix…

 

Le coup de grâce

 

J’ai écouté le discours du Premier ministre puis le tien, François, avec attention et gravité. Mais quelques jours après, comme seule réponse face à ce désastre, vous enterriez le droit de vote des étrangers.

 

Quelques jours plus tard, le Premier ministre tenait d’étranges propos sur la déchéance de nationalité qui résonnait comme des mots contre lesquels nous nous étions mobilisés en 2010 lors de ce terrible été marqué par le sinistre discours de Grenoble de ton prédécesseur. C’en est fini de l’indulgence.

 

Je refuse de laisser tomber

 

Je te souhaite donc bonne chance et j’espère sincèrement que tu réussiras pour la France. Malgré tout le respect que je dois à ta fonction, je ne crois plus en ta stratégie… Mais pour qui je me prends ? Moi, le petit élu de banlieue, c’est vrai que je n’ai pas fait l’ENA ! Pourtant, j’aimerais quand même dire à tes experts – ces mêmes experts qui ont conseillé Jospin en son temps – que la politique ne s’apprend pas dans une école de communication et ne se décide pas dans des cabinets.

 

Elle s’apprend sur le terrain et s’exerce au plus près de la population. Elle doit faire preuve de courage et de vision, et non défendre des positions électoralistes. Elle doit faire vivre la devise de la République française : Liberté, Égalité, Fraternité !

 

Nous ne pouvons pas être les témoins de sa destruction face à une crise économique qui perdure et la montée des extrêmes.

 

Construire sur le délitement

 

Cette devise est notre force, notre honneur, elle est à l’origine de nombreuses mesures sociales que le monde entier nous envie ! Alors moi, petit élu de la République, j’essaierai modestement d’être la voix des laissés-pour-compte des quartiers populaires et des campagnes de France.

Moi, petit élu de la République, je vais me battre pour la renaissance d’une nation qui n’aura plus peur d’elle-même.

 

Moi, petit élu de la République, je vais œuvrer pour que la haine ne mutile plus le corps de la liberté, l’âme de l’égalité et le cœur de la fraternité.

J’en appelle donc à la mobilisation au sein de tous les mouvements qui œuvrent sincèrement à la construction d’une France multiculturelle et riche de son histoire. Je demande aussi aux militants des partis républicains de tenir les digues contre ces dealers de haine et d’arrêter d’attendre un signe qui ne viendra pas d’en haut.

Prenons nos responsabilités et gardons à l’esprit que le rassemblement et la solidarité seront toujours plus forts que la division et l’individualisme.

Citoyens, ensemble, imaginons une autre France. Une France qui fera la fierté de nos enfants. Que ce moment de délitement, cher François, serve au moins à cela.

Amitiés

 

Photo : Steevy Gustave aux côtés de Christiane Taubira à l’occasion des attaques racistes contre cette dernière en 2013