Par Philippe Palany, Jean-Pierre Boitard, Richard Rosemain, Laurent
bodros, Marwane Bejgane

A l’instar de la biodiversité, l’anthro diversité doit être protégée et cultivée car elle fait la
richesse de notre humanité. Loin d’être un frein à notre vivre ensemble, elle doit en être le sel
et la finalité, c’est pourquoi nous postulons que l’habileté interculturelle doit être un enjeu
majeur de nos systèmes éducatifs et sociétaux.

« … Ceci pour vous dire, amis, de prendre bien soin de vous; arrosez vos différences et soyez vigilants:
seul l’ethnographe pleure les ethnocides insignifiants ».
Patrick Chamoiseau, chronique des Sept Misères, note de l’ethnographe

L’Appel aux candidats lancé en 2012 proposant de favoriser le vivre ensemble dans une France
métissée faisait 16 propositions, demandant aux candidats de la présidentielle de s’engager à les
mettre en oeuvre. Cet appel se faisait dans un contexte ou le débat politique témoignait d’une France
défensive, se posant en tant que citadelle assiégée. La vision historique de la France semblait se figer
dans une immobilité hermétique aux réalités des outremers, aux apports des Français issus de
l’immigration de l’après guerre et des ex-colonies. Il existe en permanence une tentation de vision de
la nation ethnique : une identité nationale perçue comme blanche. On voit toujours d’ailleurs une
certaine difficulté à dire certaines réalités : les français noirs et arabes sont nommés à travers des
termes euphémisés (Black, Beur)…

Considérant ces 16 propositions, qui sont listées en annexe, nous comprenons la nécessité d’un travail
actif de la Nation et de ses citoyens pour lutter contre les discriminations qui finissent par
s’institutionnaliser. Dans un mouvement vers la modernité, la République doit sortir des faux débats
en reconnaissant la diversité comme une force et en ne la renvoyant pas dans l’accusation de
communautarisme.

Mais il semble que des actions complémentaires soient nécessaires afin de s’adresser directement au
citoyen qui a été finalement peu préparé aux mutations migratoires effectives de la société française,
et trompé par un environnement où l’Histoire de France et de son empire a été masquée, niée et reste à
écrire ou réécrire. Le travail d’éducation et de formation du citoyen à l’appréhension de l’autre
apparaît indispensable. Mais qu’en est-il en France, y-a-t-il une vraie volonté d’éduquer pour
transformer les préjugés ?

On peut être frappé sur d’autres terres d’accueil (Canada, Etats-Unis) de la multiplicité des travaux de
recherche sur l’habileté interculturelle. Ces travaux viennent maintenant soutenir la réflexion
stratégique de la communication interculturelle au coeur des relations publiques, au coeur des
entreprises, dans des sociétés devenues clairement multiculturelles.

Claude Lévi-Strauss affirmait que l’ethnocentrisme est un trait universel. En d’autres termes,
consciemment et inconsciemment, chacun d’entre nous regarde l’autre en fonction de ses propres
valeurs culturelles. Ainsi nos interprétations peuvent mener à des jugements positifs ou négatifs, voire
parfois erronés, au sujet des agissements, des décisions concernant des personnes d’autres cultures
que la sienne.
Qu’est-il fait concrètement pour développer l’habileté interculturelle des citoyens français ?

Ce travail
passe certes par les activités de certaines associations sur le terrain, mais l’enchevêtrement des
initiatives est-il propice à la diffusion d’un message clair sur ce sujet ?
Il existe différents concepts d’évaluation de la compétence interculturelle. Miltton Bennet est le
concepteur du « Development model of intercultural sentivity ».
Son modèle propose 6 étapes permettant de mesurer le niveau de sensibilité interculturelle et de
compétence culturelle d’une personne : le déni, l’attitude défensive, la minimisation de la différence,
l’acceptation de la différence, l’adaptation à la différence et enfin l’intégration de la différence.
Quelle que soit l’approche conceptuelle pour évaluer l’habileté interculturelle, il est important
de réaliser que le vivre ensemble se construit et s’éduque, développer sa sensibilité, réévaluer ses
propres valeurs culturelles pour éviter les stéréotypes, développer la compréhension, l’écoute,
est un parcours de longue haleine. L’action publique, la recherche, l’action citoyenne doivent
accompagner cette réalité. La « démocratie des communautés et des minorités » ne doit plus
effrayer, l’approfondissement de la réflexion pour la réussite du vivre ensemble doit maintenant
s’opérer.
Chaque citoyen devrait dans son parcours d’éducation et professionnel être sensibilisé à la différence,
les professionnels et acteurs publics se retrouver régulièrement au centre de formation ou lors de
programmes d’assistance pour améliorer leur aptitude à comprendre l’autre dans son histoire au sein
de la république.

La notion de « cosmo-éducation » développée par François Durpaire dans ces travaux, et adaptée de la
philosophie de la Relation d’Edouard Glissant à l’histoire de l’éducation, fournit un support utile à ces
réflexions.
Dans nos outremers, dans notre île, entre martiniquais et guadeloupéens, entre caribéens, entre régions
françaises, entre citoyens français, chacun doit cheminer pour que le vivre ensemble devienne une
réalité dans une république moderne, ouverte et respectueuse des différences.
C’est un cheminement en profondeur que ne peuvent enclencher seules des incitations ou obligations
législatives ou réglementaires : ainsi d’excellentes lois visant à favoriser le vivre ensemble, telles la
loi SRU évoquée dans la cinquième proposition, ou les deux lois Besson (1990 et 2002 relatives, la
première entre autres, la seconde exclusivement, à l’accueil et à l’insertion des gens du voyage), n’ont jamais pu franchir l’obstacle d’élus désireux de ne pas mécontenter leur électorat et pensant, pas
nécessairement à raison, que ce dernier ne s’accommoderait pas d’ouvertures à l’autre.
L’habileté interculturelle est un facilitateur de vivre ensemble qui ne peut être acquis que sous la
pression (positive) d’un corpus incitatif prodigué entre autres par les media, le corps politique, le
corps enseignant et le monde associatif.
Chacun de ces corps doit contribuer à développer la curiosité de l’autre et non la crainte.
A notre sens le message principal visant à susciter l’envie d’habileté interculturelle est que chacun est
un autre, que l’autre ce n’est pas seulement le blanc pour le noir ou le beur pour le blanc : l’autre c’est
aussi le bozo pour le dogon (deux ethnies du Mali), l’Aunisien pour le Saintongeais (deux « peuples »
charentais) ou le sinti pour le yéniche (deux ethnies de « gens du voyage », l’une tsigane l’autre non).
Tout enfant, à la MJC, au sport ou à l’école, se rend rapidement compte qu’il est entouré
d’ « autres » ; et si ses parents ont eu la bonne idée de ne pas placarder le « discours de Grenoble » audessus
de son lit, il y a de bonnes chances pour qu’il trouve cela enrichissant et amusant.

Dans le formidable creuset que constituent nos îles caribéennes, nous avons beau considérer que
l’autre c’est le « métropolitain » , nous savons tous que nos origines sont pour le moins diverses…
En conséquence accepter l’autre c’est s’accepter soi-même ; et interroger l’altérité de l’autre, c’est
interroger soi-même sa propre diversité.
L’habilité interculturelle c’est d’être ouagalais à Ouagadougou, foyalais à Fort de France et parisien à
« Paname ».
Et il y a bien longtemps que nos veines ne sont plus parcourues que par des sangs « impurs ».
Nous pensons ainsi que l’habileté interculturelle naît d’un mélange d’ouverture, de curiosité et de
tolérance. Que cette alchimie ne peut se produire que par la création d’un environnement propice
expurgé des idées xénophobes qui polluent beaucoup trop nos ondes, nos médias, et trop souvent
maintenant les bancs de nos hémicycles parlementaires.
Ou qu’à défaut de les expurger, il faut les combattre et les décrédibiliser.
En commençant par les idées reçues : combien de français savent que la très grande majorité des gens
du voyage y compris les roms sont français depuis plusieurs décennies pour une minorité d’entre eux,
et plusieurs siècles pour la majorité, et que Annie Cordy est belge ?

Pour finir nous dirons que la plupart des seize propositions si elles venaient à se concrétiser
concourraient dans leur registre respectif à favoriser cette alchimie en la catalysant.
En conséquence développer l’habileté culturelle c’est développer le « Tout monde ».

Et nous appelons toutes les femmes et les hommes que la dégradation de notre vivre ensemble
préoccupe, à nous rejoindre et partager nos travaux.

Bibliographie

Bennett, M. J. (2004). Becoming interculturally competent. In J.S. Wurzel (Ed.) Toward
multiculturalism: A reader in multicultural education. Newton, MA: Intercultural Resource
Corporation. (Originally published in The diversity symposium proceedings:

An interim step toward a
conceptual framework for the practice of diversity. Waltham, MA: Bentley College, 2002). Additional
information at www.idrinstitute.org

La fracture coloniale, Pascal Blanchard, Nicolas Bancel et Sandrine Lemaire

France Blanche, Colère noire, François Durpaire

Annexe 1 : les 16 propositions :

1. Proposition de Laurence Méhaignerie, présidente d’Equity Lab et sociologue
Pour une loi sur l’équité en matière d’emploi à la française

2. Proposition de Yacine Djaziri, entrepreneur, président de la Nouvelle PME
Créer des emplois francs pour réduire le chômage des zones urbaines sensibles

3. Proposition de Carole Da Silva, présidente de l’AFIP
Favoriser l’émergence d’une élite issue des minorités visibles

4. Proposition d’Olivier Ferrand et Kent Hudson
Favoriser le réinvestissement bancaire dans les quartiers populaires

5. Proposition de Mehdi Thomas Allal, responsable au pôle anti-discrimination à Terra nova,
et Noémie Houard, politologue
Impulser la mixité dans le logement

6. Proposition de Pascal Blanchard, historien, et Marc Cheb Sun, directeur de la rédaction de
Respect mag
Systématiser les bonus incitatifs à la diversité dans la culture

7. Proposition de Françoise Vergès, politologue
Créer un espace citoyen autour des mémoires des minorités

8. Proposition de Victorin Lurel, député, président de la région Guadeloupe, et Marc Vizy,
coordinateur du groupe Outre-mers à Terra nova.
Donner un statut aux langues de France (Hexagone et Outremers)

9. Proposition de Malik Cervier, enseignant
Innover pour un enseignement dès le primaire en phase avec les évolutions de notre société et son
avenir

10. Proposition d’Esther Benbassa, directrice d’études à l’École pratique des hautes études
(Sorbonne)
Ouvrir l’école de la République par le jumelage entre différentes écoles et l’inclusion des cultures des
primo arrivants

11. Proposition de Jean-Claude Tchicaya, porte-parole du collectif Devoir de mémoire
Former les professeurs à la réalité des quartiers populaires

12. Proposition de Maria Giuseppina Bruna, chargée d’enseignement à l’Université Paris-
Dauphine
Promouvoir la diversité dans l’enseignement supérieur et la recherche

13. Proposition de François Durpaire, président du mouvement pluricitoyen
Faire entrer la diversité à l’Assemblée nationale

14. Proposition de Ousmane Ndiaye, journaliste et Olivier Ferrand, président de Terra nova
La reconnaissance symbolique de l’islam et du judaïsme dans le calendrier républicain

15. Proposition Louis Georges Tin, président du Cran
Créer un ministère d’État consacré à la diversité et à l’égalité

16. Proposition de Rokhaya Diallo, éditorialiste et militante associative
Restaurer le lien de confiance entre citoyen-ne-s et police