Le « tiers-monde » – une expression de moins en moins employée, l’aurez-vous noté – a toujours été au coeur de la pensée et de l’action de Danielle Mitterrand. Celle qui fut de 1981 à 1995 première dame de France ne cessa jamais d’être une militante « gauchiste » et humaniste, quitte à agacer les grands de ce monde, et à placer son président de mari dans d’inconfortables situations. C’est d’ailleurs à l’occasion de l’un de ses déplacements vers Cuba qu’elle rencontra en Martinique Aimé Césaire, Alors Député et Maire de Fort-de-France (photo). Un entretien ou ils évoquèrent Fort-de-France, le socialisme, et les luttes en faveur de toutes les libertés.

La liberté fut d’ailleurs le leitmotiv de Danielle Mitterrand tout au long de sa vie. Résistante dès l’âge de 17 ans, elle rencontra François Mitterrand à 19 ans, en pleine seconde guerre mondiale.

Elle conservera tout au long de sa vie une quasi indéfectible admiration pour les « révolutionnaires » de la planète, en particulier ceux d’Amérique du Sud, tel Fidel Castro, dont elle considéra longtemps qu’il représentait « une authentique idée de la liberté », ou encore le « sous-commandant Marcos », rebelle mexicain, qu’elle rencontra en 1996.

Danielle Mitterrand exhortait régulièrement les occidentaux à relâcher leur blocus sur Cuba. En témoigne ce texte écrit en 2007, au cours d’une visite dans la caraïbe.

Cuba: pourquoi cet acharnement irrationnel ?

Oui nous sommes heureux avec mon équipe et de nombreux amis de la Fondation France Libertés de revenir à Cuba. Heureux de revoir nos partenaires et surtout curieux de voir comment le peuple cubain est en train de passer visiblement, sans heurts, le cap de la transition.

26 novembre 2007

Mon cher Alfredo Guevara (Ancien ministre de la Culture) qui nous accueille à l’aéroport me le dit tout de suite « Tu es arrivée dans un moment exceptionnel, Danielle. Ici tout le monde discute, des cercles de réflexion politique sur ce que nous voulons faire après Fidel se mettent en place partout. Mais ce qu’il y a de formidable c’est que tous ceux qui veulent des changements et des améliorations veulent sauvegarder l’essentiel de notre socialisme ».

Nous sommes allés voir des coopératives de paysans dans la province de Cienfuegos. Nous financerons une partie de l’effort de rénovation de leur circuit d’adduction d’eau et d’assainissement avec le PNUD et de nombreuses villes françaises et syndicats regroupés au sein de «Cuba Coopération ».

Nous avons vu des centres touristiques source possible de revenus pour le futur.

Je me suis aussi entretenue avec le Président du Parlement, les responsables des régions, des Ministres, le vice président du Conseil d’Etat. Ils m’ont exposé, sans langue de bois, leurs difficultés, leurs erreurs, et leur projet.

J’espérais pouvoir saluer un ami gravement malade qui a représenté une grande expérience de libération d’un peuple non seulement pour Cuba mais pour toute l’Amérique latine. Si aujourd’hui certains pays du continent se libèrent du brutal impérialisme américain (combiens de morts, de torturés de disparus combien de souffrances, au Guatemala au Chili en Argentine au Nicaragua, au Paraguay, au Panama pour servir les intérêts financiers de la United Fruit Co, de la Anaconda Copper, de la Union Carbide ou du complexe militaro industriel américain), oui si donc aujourd’hui certains se libèrent de cette tutelle et de la doctrine de Monroe, ils le doivent en partie à la résistance de ce petit peuple têtu, et de cet homme, que la proximité d’un ennemi acharné, a enfermé dans une politique sécuritaire qui ne favorise pas la démocratie.

Mais une crainte me préoccupe. Pourront-ils continuer à rester ce qu’ils sont ? Pauvres certes, selon les calculs de l’économie convenue, mais éduqués, avec un système de santé et une relative équité sociale que le monde peut leur envier. Il suffit d’aller en Colombie, le grand allié des USA, pour voir la différence entre un vrai gouvernement et la dictature sanglante des bandes armées.

Je pense aux « Maquiladoras » de la frontière Mexique-USA qui sont également de véritables zones de non droits pour les travailleurs comme pour les femmes dont des centaines ont disparus dans des circonstances que la police mexicaine se garde bien d’élucider. Je pense au Nicaragua ou la pauvreté a fait des progrès hélas parallèles au retour du libéralisme.

Bref je suis à la fois optimiste sur les capacités exceptionnelles du peuple cubain à affronter l’avenir mais inquiète sur ce que d’autres peuvent essayer de faire de cet avenir.

Le Cuba qui doit continuer avec l’aide de la coopération internationale : celui où tout le monde a reçu une éducation, où la santé publique couvre tous les besoins aussi bien ceux des plus modestes, ou un ouragan comme Katrina n’a tué personne et ne mettra personne à la rue dans l’indifférence du gouvernement. Celui ou les enfants victimes de Tchernobyl pourront continuer à être soignés gratuitement, celui qui exportera ses médecins et ses intellectuels et pas ses ouvriers sans travail, celui qui restera soit disant pauvre car il saura que la croissance industrielle sans frein est une illusion funeste pour l’environnement et l’avenir de la planète. Celui où on peut marcher dans les rues sans crainte de se faire enlever contre rançon. Celui où dans les banlieues de La Havane les jeunes ne brulent pas des centaines de voitures. Celui ou les enfants vont à l’école.

Et son gouvernement qui a fait ce qu’il a pu, n’a certainement pas de leçons à recevoir de ceux qui passent tous les jours à Paris devant des hommes et des femmes couchés sur des cartons recroquevillés dans des embrasures de portes sans même leur jeter un regard.

Oui, il y a des violations majeures à Cuba. Elles sont à Guantanamo, enclave américaine.

Danielle Mitterrand