Tribune – René Ladouceur | Le dimanche matin, deux stations de radio, Radio 2000 et Radio-Guyane 1ère, puisent dans leurs archives avec l’intention de nous faire rêver au « bon vieux temps » musical. En ce mois d’août 2016, elles nous ont plus que jamais invités à verser quelques larmes sur un proche passé rempli de rengaines compas, boléro, chachacha et calypso. C’est à ce moment-là que l’on redécouvre combien la nostalgie vague, l’effusion rétrospective possèdent une efficacité à toute épreuve. L’obscur sentiment d’une réalité révolue, d’une époque définitivement engloutie nous trouble assez pour que nous rengainions, d’instinct, nos agacements. Difficile d’entendre Les Tabou Combo, Les Ska Shah, Les Aiglons, Les Gramacks ou Les Vautours sans être envahis par d’irrépressibles bouffées de mélancolie. On s’abandonne spontanément à cette douceur rêveuse qui est la forme la plus ordinaire du regret.

Au plus profond de cette douceur, une réflexion vient cependant à l’esprit. On se demande s’il ne faut pas s’alarmer de voir notre époque faire de la nostalgie une valeur révérée. Ce n’est jamais bon signe de vivre à reculons, le regard fixé dans le rétroviseur. C’est même un symptôme préoccupant. Quand on préfère le regret au projet, les Guyanais que nous sommes deviennent des hommes du couchant, le passé se substituant à l’avenir comme ultime ambition.

Une vieille Guyane meurt sous nos yeux, une Guyane nouvelle apparaît. Il nous faut ouvrir les yeux, changer nos habitudes, nous ouvrir à l’avenir et au grand large, nous défier de la nostalgie. Nous ne parlons pas ici de ce que l’on appelle « l’idéologie du changement« , de ce catéchisme moralisateur, récurrent mais creux qui, au nom du tout-marché, en rajoute et glorifie le changement pour le changement, nous enjoint même de changer sans poser d’autres questions.

« Evolution pa lé di amélioration », nous prévient le chanteur Dany Play. Pour nous, il importe, en l’occurrence, de sortir de tous les critères qui instaurent une dominance de l’économie pour réfléchir à une réalité guyanaise en train de se faire et qui est mue aussi par de l’immatérialité, avec toutes les dimensions sociétales, culturelles, écologiques ou environnementales qui vont avec. Or, depuis toujours, la Guyane est marquée par un regard extérieur, le regard de l’autre, de l’explorateur, du colonisateur, du missionnaire, du Métropolitain, du haut fonctionnaire de passage.

Force est de constater que la départementalisation n’a pas marqué la fin de cette pénétration des esprits. Tant s’en faut. Et René Maran est malheureusement un exemple trop rare d’intellectuel qui a tenté de renouveler les catégories avec lesquelles on pense la Guyane. C’était une tâche utile et ô combien nécessaire, qui  ne nous a tout de même pas permis de façonner les instruments susceptibles de décrypter notre réalité, de construire du positif et d’aborder notre temps. Plus profondément, le récit de Maran met en évidence cette exception guyanaise qui est l’écart considérable entre nos pratiques politiques et les instruments théoriques dont nous disposons pour les penser. Cet écart n’existe nulle part ailleurs avec une telle puissance. Ce n’est pas avec Marx et Tocqueville que nous pourrons penser la spécificité du modèle politique et social guyanais.

Le discours universitaire guyanais est, bien sûr, à l’avenant. Il se fonde majoritairement sur des concepts et des catégories dont la géographie et l’historicité sont occidentales. Et pour cause. L’Université de Guyane, dont l’inauguration remonte au mois de mars dernier, a été créée il y a seulement deux ans. Il est donc à ce point important que l’UG favorise le recrutement massif d’enseignants guyanais et que, en cette veille du vingtième anniversaire de la création du Rectorat de Guyane, ces universitaires soient promus à des postes de responsabilité, condition sine qua non pour devenir professeur d’université, recteur, chancelier des universités, ou directeur de l’IRD, du CNRS, du CIRAD, ces centres de recherche installés en Guyane mais dont les travaux ne profitent nullement à la Guyane, et encore moins aux Guyanais.

Les enjeux sont considérables. Sur la question du défi du «développement», par exemple, nous n’avons pas assez interrogé les présupposés qui structurent cette notion. Résultat, nous sommes perpétuellement dans une démarche téléologique, comme si tous les pays devaient suivre des étapes identiques et dans un ordre donné, que les trajectoires socio-historiques étaient comparables sur une même échelle, que la Guyane était comparable à l’Hexagone et la Tanzanie à l’Islande. La chance de la Guyane peut résider justement dans le fait qu’elle n’est pas encore complètement intégrée dans ce modèle rationaliste et mécaniciste dont nous voyons bien aujourd’hui les limites. Une croissance infinie dans un monde fini est un mythe économique. En plus de toutes ses ressources, la Guyane dispose d’une démographie positive, et donc d’une grande vitalité, de richesses culturelles et spirituelles qui lui permettent d’envisager l’aventure sociale et humaine autrement.

On mesure ici l’importance pour l’Université de Guyane d’aider chaque génération à écrire son récit historique et à s’engendrer ainsi elle-même dans son présent. Il en est d’un pays comme d’une personne. Un récit lacunaire, tronqué ou illusoire engendre une impuissance, une pathologie, une incapacité à s’engager dans l’avenir, et donc à se  libérer de la nostalgie.

Le rôle de professeur et de chercheur de l’universitaire guyanais doit être imbriqué dans notre contexte d’intérêts économiques, politiques mais aussi culturels. 

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