Par Yves-Léopold Monthieux

Le jour même du naufrage, au large de l’île de Lampedusa, au sud de l’Italie, où viennent de trouver la mort peut-être plusieurs centaines d’Africains, je vous soumets une tribune que j’avais écrite en octobre 2005 et reproduite dans mon livre « Contrechroniques de la vie politique martiniquaise » paru en 2008. Cette tribune s’intitule : « Immigration européenne : la guerre pour la vie ». Rien n’a changé, tout empire !

Les gens du Nord auquel nous appartenons, nous Martiniquais, et symbolisé par les cargos qui n’ont pas porté secours aux naufragés, ont tort de croire qu’ils continueront longtemps à ne devoir s’occuper que de leur confort et leur « toujours plus » ainsi que de la protection de leurs avantages et privilèges supposés acquis. Face à cet effet boomerang de la colonisation du Sud par le Nord, rien ne sera considéré comme étant acquis. Il faudra s’habituer à l’idée d’avoir à tout remettre en question. S’agissant de la France, il ne suffira pas de se réfugier dans les bras du Front national qui recrute autant à gauche qu’à droite (un indice : la popularité de Valls auprès des maires de gauche) même si les barrages érigés contre ce parti ne seront pas plus efficaces que les barrières de barbelés dressées contre l’immigration des Africains.

Quoi qu’il en soit, l’immigration sauvage est un vrai problème pour l’Europe en ce qu’elle se veut une réponse aux injustices du monde, passées et présentes, y compris entre pays européens, comme l’illustre l’exemple des Roms. Elle ne s’arrêtera pas. Aussi, la télévision et l’internet, bref, les autoroutes de l’information sont devenues les vrais ennemis – autre effet boomerang – de l’Occident qui les a inventées. Depuis que le monde de la misère a les yeux grands ouverts sur le monde des nantis le rideau de fer est tombé, les Chinois font grève et les Africains se tuent à vouloir vivre.

le 3 octobre 2013

« Immigration européenne : la guerre pour la vie » (tribune d’octobre 2005)

« Je me suis arraché le bras gauche avec le fil barbelé et on m’a fait des points de suture aux deux jambes, mais je n’y pense plus. Je mange bien, on m’a donné les habits de l’armée et je dors dans un lit. Ma seule peur, c’est qu’on me renvoie d’où je viens. Le reste c’est de la rigolade… comparé à là d’où je viens, c’est le paradis ».

Après avoir vu à la télévision les assauts menés par plusieurs centaines de jeunes Africains contre les grilles séparant le Sud affamé et le Nord prospère, voilà donc, ci-dessus, ce qu’on peut lire dans Libération dans un entretien accordé à un guinéen ravi, malgré ses blessures, de s’en être « bien sorti ». Il est l’un des jeunes gens qui ont quitté leur pays depuis parfois cinq ans, chassés par la misère et souvent la tyrannie du pouvoir ou des rebellions. Ils sont venus de Guinée-Bissau, du Cameroun, du Niger, du Liberia, traqués par des gardes et des prédateurs de toutes sortes, ont traversé des pays entiers, parfois le désert, et vécu pendant des mois dans les forêts.

La fuite de la misère, des guerres et rébellions qui détruisent l’Afrique sub-saharienne conduit, à Ceuta et Melilla (enclaves espagnoles au Maroc), à un déferlement humain contre les remparts de la richesse et de la liberté, qui ressemble bien à une nouvelle guerre, avec son apparente stratégie et son lot de sacrifices assumées en vies humaines. Comme toutes les guerres… Faudra-t-il parler un jour de guerre de l’immigration pour désigner cette sorte d’effet boomerang des guerres coloniales ? Pourtant, il est important de dire que ces masses viennent d’abord pour travailler dans un contexte social et de liberté où ils savent que le mot « vie » a un sens pour l’homme. Alors il s’agirait surtout de la guerre pour la vie. Une guerre où l’on se battrait à mort… pour la vie.

Certes, si jadis la venue en Martinique des afro-antillais a été imposée, un choix a été fait depuis. Pas celui de retourner en Afrique, comme des Afro-américains l’avaient fait pour le Liberia, mais d’entretenir une relation originale avec la France, initiative prise en 1946 avec la départementalisation et confirmée le 7 décembre 2003 par le référendum refusant la suppression de celle-ci. Ainsi, il y a des Ceuta et des Melilla partout au sud de l’Europe, mais aussi à des milliers de kilomètres aux portes lointaines de l’Europe, les barbelés en moins : à Mamoudzou, St Laurent-du-Maroni, Basse-Terre, Fort-de-France. Ce phénomène d’immigration clandestine de plus en plus massive nous rappelle que, natifs du Sud, nous vivons pleinement le Nord. De sorte que comparer nos misères de petits-fils d’esclaves africains et la misère de ces jeunes vus à la télévision, dont pourtant les arrières-grands-parents avaient échappé à la traite, serait quasiment indécent. Nos voisins de Surinam, d’Haïti, de Dominique, nés et vivant au Sud, nous le disent à leur façon en venant franchir chez nous les remparts non militarisés de l’Europe. Est-ce pour cette raison qu’un tel silence des politiques et des intellectuels s’observe chez nous, en face de cet étalage de la détresse des forces vives de l’Afrique ?

Notre devoir de compassion se confine à réactualiser de temps à autre le souvenir de la colonisation dont a souffert l’Afrique, comme pour y associer nos propres antécédents historiques qui n’ont pas été les mêmes. La question se pose : comment peut-on, comme nous le faisons au quotidien, cultiver la nécessité permanente de remonter à nos racines africaines et manifester, en même temps, une telle indifférence à l’égard des Africains d’aujourd’hui, lesquels n’ont pas, comme nous, la chance vivre le Nord à pleines dents ? En refusant la mémoire totale, tant en ce qui concerne nos origines extra-africaines que celles de l’Afrique elle-même dans toutes ses composantes passées et en cours, et en choisissant de limiter notre africanité à la couleur de notre épiderme et au fait historique de notre embarquement à Gorée, notre devoir de mémoire ne peut que s’avancer clopin-clopant.